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Actualité d’un passé révolutionnaire : Laurence McKeown, ancien prisonnier et gréviste de la faim avec Bobby Sands, présente sa pièce de théâtre « Ceux qu’on croise dans la rue » en Afrique du Sud et au Rwanda

Un article traduit de l’anglais pour supermax.be par Jacqueline Thirion.

SOURCE

Des H-Blocks de Long Kesh à Robben Island en Afrique du Sud, par Laurence McKeown

http://www.anphoblacht.com/contents/26340

 

laurence-mckeown-south-africaGréviste de la faim, la pièce écrite par Laurence McKeown  “Those You Pass On The Street”, “Ceux qui se croisent dans la  rue”, a ému les spectateurs aux larmes durant le Festival National des Arts en Afrique du Sud.

An Glor Kafa/La voix du prisonnier, un magazine écrit entièrement par des prisonniers républicains a été commencé au H- Block de Long Kesh en 1989. Le magazine était envoyé clandestinement à l’Organisation An Phoblacht pour être imprimé.

Le magazine recevait la contribution de prisonniers républicains partout où ils étaient détenus, notamment de la prison pour femmes de Armagh,  Portlaoise, de prisons en Angleterre, en Europe et aux Etats Unis. Au début, le matériel de publication pour ce magazine était entré  clandestinement à la prison, édition compilée et éditée, puis sorti clandestinement de la prison où le Département POW du Sinn Fèin le passait à An Phoblacht pour imprimerie. Plus tard, nous avons pu produire le magazine ouvertement avec la permission des Autorités de la Prison. 5.000 copies de chaque édition étaient imprimées. Durant les dix dernières années, il y eut un total de 26 publications.laurence-mckeown-the-captive

Dans une édition nous avons publié un résumé du livre écrit par Albie Sachs, La Douce Vengeance d’un Combattant pour la Liberté (1990). Albie était un membre du Congrès National Africain (ANC) que le régime de l’Apartheid avait essayé d’assassiner en 1988 à Maputo, Mozambique, où il vivait en exil. Il perdit le bras droit et la vue d’un œil dans l’explosion de sa voiture. Des années plus tard, lorsqu’il revint dans l’Afrique du Sud libérée de l’Apartheid, Nelson Mandela le nomma Juge à la Cour Constitutionnelle chargé d’élaborer la Charte d’un Etat non-racial. Sachs devint un avocat persuasif de l’adoption d’une Charte des droits de l’homme et d’un tribunal judiciaire indépendant de la nouvelle Constitution. Comme juge, il établit quelques nouvelles règles et fit reconnaître le mariage gay.

Dans son livre, Albie parle de sa vie personnelle de manière émouvante ; l’expérience d’avoir été blessé par l’explosion d’une bombe et sa guérison. « Tout cela était pour lui un épisode d’éducation personnelle, culturelle, de développement artistique, » dit-il, « une période où nous encouragions les prisonniers à faire entendre leur propre voix, leur faisant comprendre combien le ‘personnel était aussi politique’, combien il était juste de parler de ses propres peines, ses ennuis, les batailles endurées comme prisonniers et activistes, et pas seulement relater les péripéties d’engagement personnel, d’endurance et de persévérance. »

Il y a une phrase dans le livre d’Albie qui nous a totalement ébranlés. Il y fait référence aux « campagnes sectaires d’explosions de bombes par l’IRA » ; nous avons trouvé étrange qu’une personne totalement impliquée dans un mouvement révolutionnaire tel que l’ANC puisse faire une telle remarque. Nous nous sommes demandé si cela pouvait venir des nombreuses années passées comme étudiant à Londres, exposé à l’hostilité britannique  et ayant peu de contact avec le combat irlandais.

Nous avons écrit à Albie exprimant  notre consternation quant à cette remarque  effaçant  d’un coup d’éponge la lutte armée de l’IRA ; nous avons aussi loué son livre et le travail dans lequel il était engagé. Enfin était aussi incluse une copie de notre revue.

La lettre fut envoyée clandestinement de prison  et remise quelque temps plus tard par un jeune faisant partie d’une délégation en voyage en Afrique du Sud. Ce fut tout ce que nous entendîmes à ce sujet – jusqu’en 2003 lors de la visite d’Albie à Belfast.

En ce temps, je travaillais avec « Coiste na nlarchimi », une organisation pour des anciens prisonniers de l’IRA ; nous avions des rencontres régulières avec la Fondation Communautaire (CFNI) qui tenait les fonds pour des groupes d’ex- prisonniers dans le programme ‘ Paix et Réconciliation’. Albie nous a parlé d’une manifestation organisée par le CFNI où il devait présenter deux copies de la nouvelle Charte des Droits de l’Homme en Afrique du Sud, dans laquelle il s’était profondément impliqué lors de du premier travail d’élaboration de la Charte. Au cours de sa conférence il mentionna une lettre qu’il avait reçue d’un prisonnier en Irlande à cette époque et à laquelle – à son grand regret – il n’avait pu répondre, ne sachant à qui s’adresser. Comme il continuait à parler, je signalais silencieusement à une responsable, Alvila Kilmurry, que j’étais la personne qui avait envoyé cette lettre. Lorsqu’il en eut terminé, cette personne prit le micro et déclara : « Albie, ceci n’était pas prévu, mais la personne qui vous avait envoyé la lettre se trouve dans l’audience avec nous ce soir.» Je le rejoignis, nous nous sommes serré les mains et embrassé avec émotion. Plus tard, Mike Ritchie, coordinateur de Coiste et moi eûmes une longue conversation avec lui.

En juillet de cette année, j’ai visité l’Afrique du Sud. J’y étais pour la sélection de ma pièce « Ceux qui se croisent dans la rue » produite par la Compagnie Théâtrale Kabosh. Le Festival National des Arts de Grahamstown, le plus grand et le plus ancien Festival d’Afrique du Sud fête cette année un grand nombre d’anniversaires : les 20 ans de la Commission ’ Vérité et Réconciliation’, le 40ième anniversaire du soulèvement qui eut lieu à Soweto, le 65ième anniversaire de la Signature de la Charte des Libertés, et d’autres.

Le programme de ce Festival inclut des films, de la musique, de la danse et diverses formes de réalisations artistiques, d’art visuel, de discussions et débats. Le thème du Festival se centrait particulièrement sur la façon dont les pays et les personnes peuvent  gérer le passé, observer certaines expériences d’autres pays en ce sens. On voulait aussi montrer comment l’art avait pu jouer un rôle dans ces processus.

« Ceux qui se croisent dans la rue » était la seule pièce d’art dramatique d’Irlande. Elle fut jouée 5 fois durant trois jours devant un nombreux public ; chaque représentation était suivie d’un questions-réponses avec le Directeur Artistique de Kabosh, Paula Mcfetridge, et moi-même.

Certains témoignages durant le questions-réponses étaient bouleversants. Parmi les questionnaires à remplir d’évaluations une personne mentionna : « je ne sais ce qui l’a déclenché, mais je me suis retrouvée en pleurs et j’étais malade d’émotion. »  D’autres mentionnaient la bonne opportunité d’avoir une conversation plutôt que de finir simplement la pièce en restant sur son émotion non exprimée. Beaucoup firent le parallèle entre ce qui se passa en Irlande du Nord et l’Afrique du Sud. La pièce donne une idée nuancée des trente années de guerre coloniale en Irlande du Nord ; une situation très complexe  tout comme celle que nous vivons en Afrique du Sud (Niguel Vermass. Cue Magazine, Afrique du Sud.)

A la fin de la dernière représentation, au moment où Paula et moi allions conclure le questions-réponses, un homme assis au second rang se leva et vint vers moi. Paula interloquée s’étonna, elle avait remarqué cet homme avec la poche droite un peu pendante, la main droite apparemment à l’intérieur ; elle craignit une attaque armée mais dès que cet homme m’apparut dans la lumière de la scène, je reconnus Albie Sachs. Il vint vers moi, je me levais, il m’embrassa chaleureusement et se tournant vers le public, il déclara : Je suis Albie Sachs et je laisse Laurence vous décrire comment nous nous sommes rencontrés. Le public éclata en applaudissements.

Je racontais l’histoire du résumé de son livre paru dans le magazine des prisonniers, ma lettre envoyée de prison et notre rencontre plus tard à Belfast. Albie parla aussi de notre lettre depuis l’H-block, puis de nos discussions dans la prison :

« Je crois que nous discutions pour savoir si oui ou non des combattants de la liberté pouvaient se laisser aller à pleurer. Je dois avouer que j’ai pleuré bien des fois en voyant un film, mais très rarement en assistant à une pièce d’art dramatique ; mais ce soir j’ai pleuré à la fin de la pièce. Ces phrases de conclusion sont les plus fortes et les plus appropriées qui soient. »

La troupe s’est alors rendue au Rwanda pour jouer au Festival des Arts d’Ubumuntu sur le site du monument aux victimes du génocide. De nouveau, ce fut un triomphe ; Kabosh n’avait pas reçu assez de fonds pour me permettre d’accompagner la troupe mais me fit cadeau d’un vieux rêve : aller au Cap et visiter l’Ile de Robben, où Nelson Mandela et ses camarades ont été emprisonnés durant tant d’années.

laurence-mckeown-and-itumeleng-makwelaLe ferry prend à peu près 30 minutes, notre guide est Thabo, il est excellent et ne nous dit pas seulement l’histoire de l’île mais aussi de l’Afrique du Sud et des lois du colonialisme ; il nous parle aussi des religieuses et des missionnaires irlandais qui vinrent sur l’île pour travailler avec la communauté des lépreux bannis du continent ; ainsi une partie de l’île est appelée « le village irlandais ».

Notre bus s’arrête à la carrière où Mandela et les autres prisonniers travaillaient. On nous raconte les dommages irréversibles causés aux yeux par la réflexion du soleil sur la pierre de chaux blanche, la poussière s’infiltrant dans leurs poumons, les abîmant irrémédiablement. Thabo nous indique la grotte de la carrière que les prisonniers utilisaient pour prendre leur repas mais qui devait aussi servir de toilettes ; ils étaient fermement prévenus que tout éloignement de la carrière, même pour aller aux toilettes, était passible de fusillade immédiate. Il fallait endurer l’odeur pénible de la grotte tout en prenant son repas ; les gardes évitant l’odeur, les laissaient seuls ; ils pouvaient discuter librement entre eux ce qui était impossible dans la prison. Ceci me rappela beaucoup nos propres discussions et débats au H-Block durant la ‘’no wash protest’’ (la grève de l’hygiène) et les conditions physiques extrêmes dans lesquelles celles-ci avaient lieu.

Arrivés à la première prison, nous avons fait la connaissance du guide appointé à cette partie du tour, Itumeleng  Makwela, ancien prisonnier politique ; il nous raconta comment ayant participé à une grève de la faim de plusieurs jours, il devait cuisiner et servir les repas. Il nous montra les blocs de cellules, particulièrement celle où Mandela était prisonnier. A la fin du tour, je me présentais à Itumeng et lui parlais de mon passé de prisonnier en Irlande. « Je me demandais qui pouvait porter le T-shirt de Bobby Sands !» dit-il. Je demandais à une personne – américaine – de nous prendre en photo et comme je lui tendais ma caméra, lui dis « Savez-vous qui était cette personne ? Bobby Sands ? » Elle acquiesça, « c’était un combattant irlandais pour la liberté. »

Nous sommes revenus d’Afrique du Sud et du Ruanda, tandis que la pièce continuait vers le Cork Ouest en tant que partie du Festival. Comme je prenais le ferry pour l’île de Bere, je pensais à l’île de Robben. Je me rappelais le dimanche après-midi au H-Block de Long Kesh où j’eus l’idée d’écrire un article, et nous avons commencé à jeter les premières lignes de An Glor Gafa/La Voix Captive ; puis comment nous avons trouvé « notre voix » et continuer à la faire entendre.

Une phrase du premier éditorial est particulièrement poignante en cette année de commémoration du 40ième anniversaire de la “Blanket Protest”, ‘’La grève de la courverture’’.

Par les luttes individuelles et collectives, par les sacrifices, l’emprisonnement qui devait nous briser, a été jeté à la face de ceux qui nous ont emprisonnés. Tellement vrai.

Les derniers mots du poète Seanchan : « Riez visages morts, Roi ! Roi ! Visages morts, riez. »

 

 



About

Prison activist and editor. Currently preparing a book on the introduction of maximum security prisons in Belgium and Europe, including the practice of solitary confinement. In 2008, Luk started the Belgian Prisoners' Family & Friends Association. (http://familiesfriendsassociation.blogspot.be/ In 2009, with Farida Aarrass he launched the Campaign Free Ali Aarrass (www.freeali.eu ). In 2012 he organised the Committee of the Families of European detainees in Morocco (http://prisonnierseuropeensaumaroc.blogspot.be/). Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011). Contributions : « Etats généraux sur les conditions carcérales en Europe : La condition pénitentiaire, regards belges, français et européens"» (2010, éditions MGER) ; « The violence of incarceration: a response from mainland Europe »(2010, Race & Class) ; « Gevangenissen: spiegel van onze samenleving » (2013, MO Mondiaal Nieuws) Publishing house : www.antidote.be


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