Dans l'avion vers les Etats-Unis...

Automutilation, symptômes psychotiques… : un rapport psychiatrique américain décrit les conséquences de l’enfermement solitaire de Nizar Trabelsi (octobre 2018)

solitary-confinement-4Ji GIUNTA & ASSOCIATES
Carole T. Giunta, Ph. D. & Associates, LLC
3 octobre 2018

Objet : États-Unis c. Nizar Trabelsi
Carole T. Giunta, Pli.D.
Psychologue agréée
Psychologie clinique et médico-légale Neuropsychologie

…J’ai terminé une évaluation psychologique de M. Nizar Trabelsi, un homme tunisien âgé de 48 ans. J’ai personnellement évalué M. Trabelsi, le 5 septembre 2018, à la prison régionale de Rappahannock (RRJ) avec l’aide de Mme Lily Olm, une interprète française agréée. L’évaluation a porté sur les effets psychologiques de l’isolement sur M. Trabelsi. La nature de l’évaluation et les limites de confidentialité ont été expliquées à M. Trabelsi. Son consentement à la participation a été obtenu.

En outre, j’ai examiné le document suivant que vous m’avez transmis : Mémorandum décrivant les mesures administratives spéciales pour Nizar Trabelsi.
Comme vous le savez, M. Trabelsi est détenu à RRJ depuis la fin de l’année 2013. Il est détenu en isolement cellulaire – en vertu des Mesures administratives spéciales (MAS). Plus précisément, les MAS restreignent l’accès de M. Trabelsi au courrier, au téléphone, aux visites, aux autres détenus et aux médias. Dans la prison RRJ, la lumière est allumée dans sa cellule 24/7.

Pendant ma présence dans l’établissement, j’ai eu l’occasion de voir la cellule de M. Trabelsi et sa cellule de loisirs.

Au moment de cette évaluation, M. Trabelsi présentait une série de symptômes psychologiques couramment observés chez les détenus soumis à l’isolement cellulaire. Il s’agit de symptômes psychotiques, d’automutilation et de symptômes qui imitent une réaction traumatique. M. Trabelsi signale que « son esprit ne fonctionne pas normalement. » Plus précisément, il entend des voix sous la forme de quelqu’un qui l’appelle « frère ». Cela s’est produit au moins deux fois par semaine au cours des sept ou huit derniers mois. Au cours des derniers mois, il a vu des choses qui ne sont pas là, comme des animaux qui entrent dans sa cellule et des ombres qui lui font penser que quelqu’un d’autre est là. M. Trabelsi a également parlé à la lumière qui est sa compagne permanente dans sa cellule. Parce qu’il lui est interdit de parler à d’autres personnes, il se parle à lui-même.
M. Trabelsi a partagé un certain nombre de croyances paranoïaques, y compris l’idée que le bureau de son avocat a été infiltré par le FBI ou la CIA, faisant de ses avocats « des traîtres selon moi. » En conséquence, il a du mal à faire confiance à ses avocats. Les croyances paranoïaques de M. Trabelsi pourraient nuire à sa capacité à aider les avocats. M. Trabelsi croit également que ses aliments sont trafiqués ; il considère cela comme une preuve supplémentaire qu’il est persécuté.

M. Trabelsi connaît d’autres irrégularités dans son processus de réflexion, comme des pensées intrusives qu’il est incapable de contrôler.

Ces pensées lui viennent à l’esprit, se répètent de façon continue, quotidienne et se concentrent sur les événements survenus depuis son incarcération qui sont humiliants, la remémoration constante des événements qui suscitent des sentiments d’humiliation forts contribue à la perception de M. Trabelsi de se sentir persécuté et renforce ses pensées et sentiments déjà négatifs, Il est fréquent que les individus détenus à l’isolement aient des pensées et des perceptions négatives de ce type, M. Trabelsi a certes déclaré que ses pensées étaient dominées jour et nuit par cette perception d’humiliation, reflétant ce type de préoccupation, en outre, le processus de pensée de Trabelsi est très rigide, n’est pas réceptif à un raisonnement logique et traduit des sentiments très forts d’impuissance et de manque de moyens d’action. Par exemple, M. Trabelsi a refusé d’être transféré dans un établissement plus proche de ses avocats parce qu’il « ne peut pas prendre le risque de ne pas dormir le matin » malgré le fait qu’il ne sait pas à quel moment il fait jour ou nuit et qu’il est gêné de le demander au personnel pénitentiaire, M. Trabelsi manifeste une logique aussi tendue à l’égard de son affaire pénale et ses relations avec ses avocats, par exemple, M. Trabelsi a refusé une offre de plaidoyer parce qu’il pense que s’il plaide, il sera transféré dans un autre établissement, et selon ses propres dires, « il ne peut pas faire face aux changements. Par ailleurs, il a ajouté : « Je veux mourir ici [signifiant à RRJ], je suis fini, »

Depuis qu’il est détenu à l’isolement, M. Trabelsi s’est blessé par intermittence en se frappant la tête contre le mur jusqu’à ce qu’il saigne, une cicatrice est visible sur son front en raison de ce comportement. M. Trabelsi rapporte avoir parfois des pensées suicidaires, qui sont associées à l’expérience de ses sentiments d’humiliation. Il affirme qu’il n’a ni plan ni intention de se suicider en raison de l’impact que cela aurait sur sa femme et ses enfants. Il rapporte sentir des pensées passives de mort « tout le temps ». Il affirme qu’il « attend que mes jours soient terminés et de mourir », M. Trabelsi signale que sa relation avec Dieu l’aide à faire face, lui donne de la force et améliore son humeur.

Lors de son incarcération en Belgique et à RRJ, M. Trabelsi a fait des cauchemars pratiquement toutes les semaines ou deux. Il explique que dans les cauchemars « quelqu’un veut me tuer ou m’attaquer. » Ils me ciblent, ils me détestent et veulent me couper la tête, je ne peux pas respirer. Il y a une pression sur ma poitrine, » Il se réveille en sueur après un cauchemar et a du mal à se rendormir, les cauchemars sont vivaces, « comme dans un film. » M. Trabelsi a également expliqué que parfois dans les cauchemars un « monstre terrible » le poursuit, le menotte, le torture, se moque de lui, mais ne le tue pas. Il a également noté, « parfois ils me disent qu’ils m’aiment, que je suis super. » Après un cauchemar, M. Trabelsi se sent incapable de parler à personne, même à ses avocats, le contenu de ses cauchemars reflète l’expérience de M. Trabelsi de se sentir intensément et constamment humilié et persécuté. Parce qu’il se sent assiégé, M. Trabelsi est excessivement vigilant, en analysant son environnement et ses interactions avec les autres personnes pour identifier tout signe de persécution supplémentaire, M. Trabelsi rapporte qu’il a perdu confiance dans les gens en raison des conditions de son incarcération en Belgique et aux États-Unis. Les détenus à l’isolement deviennent souvent intolérants à l’interaction sociale en raison du dénuement social auquel ils sont soumis. M. Trabelsi souhaite pourtant avoir une interaction sociale, bien qu’il ait exprimé la crainte d’interactions sociales négatives s’il était transféré dans un autre établissement.

Au moment de la présente évaluation, M. Trabelsi a témoigné des symptômes physiologiques suivants qui sont fréquemment observés chez les détenus à l’isolement : maux de tête chroniques, difficultés à dormir, manque d’appétit et difficultés digestives, en particulier, bien que M. Trabelsi sente qu’il souffre de fatigue chronique, il a du mal à s’endormir et rapporte qu’il ne dort que quelques heures par jour. M. Trabelsi a du mal à manger ; il dit : « Mon estomac et ma tête refusent. » Parfois il vomit, y compris du sang. De plus, M. Trabelsi a l’impression que ses aliments sont trafiqués ; il déclare voir la queue d’une souris sur son plateau et des cheveux dans sa nourriture, M. Trabelsi, a l’impression que grâce à cette altération, on lui envoie le message suivant : « Vous êtes l’ennemi. » Vous souffrirez ici et ne mangerez que des aliments sales [sic], “Après avoir trouvé ces objets sur son plateau, il n’a mangé que du pain et des gâteaux pendant trois mois. M. Trabelsi a signalé qu’il est actuellement en grève de la faim et limitant ainsi sa consommation au pain et aux gâteaux pour protester contre l’incapacité de la prison de lui fournir un régime en fibres élevées, tel que recommandé par un médecin. Lorsqu’il reçoit de l’argent de l’économat, M. Trabelsi mange des bonbons parce que « c’est ce que les gens mangent dehors. »

M. Trabelsi a la possibilité de faire de l’exercice dans une très petite pièce tous les jours, mais il estime qu’il n’a utilisé cette pièce que 20 ou 30 fois en cinq ans parce que « parfois, les surveillants disent qu’il fait trop chaud, trop froid ou trop pluvieux, et parfois ils disent qu’elle est fermée » M. Trabelsi a fait remarquer que souvent, il n’utilisait pas la salle de loisirs parce qu’il est difficile d’y faire de l’exercice et que la pièce est trop petite [il s'agit d'une pièce triangulaire de 3 à 3,5 mètres dans sa dimension la plus longue], M. Trabelsi a déclaré : « Je préfère rester dans ma cellule, toute la journée et toute la nuit. C’est ma vie. »

Les limites sévères de la simulation sociale et environnementale en isolement cellulaire sont associées à une multitude d’effets psychologiques et physiologiques négatifs. La littérature scientifique indique également qu’il existe une forte probabilité de préjudice psychologique permanent dû à l’expérience de l’isolement cellulaire, surtout en ce qui concerne l’intolérance continue à l’égard des interactions sociales. Tel qu’amplifié ci-dessus, M. Trabelsi manifeste de nombreux symptômes associés à son expérience de l’isolement cellulaire qui ont une incidence négative sur son fonctionnement actuel et peuvent compromettre son adaptation psychologique à long terme.

Le tout respectueusement soumis,
Carole T. Giunta, Ph. D.



About

Prison activist and editor. Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014), " De grote stap achterwaarts, teksten over straf en gevangenis" (Antidote & PTTL, 2016). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011).


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