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Des neuroscientifiques contre l’isolement cellulaire (fr), Neuroscientists Make a Case against Solitary Confinement (Engl)

Herman Wallace

Herman Wallace, one of the Angola Three

SOURCE  (English text below, traduction de l’anglais par Annie Goossens)

Par Dana G. Smith, 9 novembre 2018

SAN DIEGO — Robert King a vécu 29 ans seul dans une cellule de six pieds sur neuf. Il faisait partie des «Trois d’Angola»- un trio d’hommes maintenus en isolement pendant des décennies. Angola est le nom du pénitencier de l’État de Louisiane où ils étaient détenus. King a été libéré en 2001 après qu’un juge a annulé sa condamnation de 1973 pour le meurtre d’un codétenu. Depuis sa libération, il consacre sa vie à sensibiliser l’opinion aux méfaits psychologiques de l’isolement cellulaire.

Les gens veulent savoir si j’ai des problèmes psychologiques, si je suis fou ou non.” Comment n’es-tu pas devenu fou? ” me demande-t-on, raconte King cette semaine devant une salle bondée à la réunion annuelle de la Society for Neuroscience. «Je les regarde et je leur dis:” Je ne vous ai pas dit que je n’étais pas fou. “Je ne veux pas dire que j’étais psychotique ou quelque chose dans ce genre, mais si on vous met dans une cellule de six pieds sur neuf et 12 pieds de haut 23 heures par jour, vous ne pouvez pas être sain d’esprit même si vous donnez le change.”

On estime que 80 000 personnes, principalement des hommes, sont placées en isolement dans des prisons américaines. Ils sont confinés dans des cellules sans fenêtre, à peu près de la taille d’un lit king size, 23 heures par jour, avec pratiquement aucun contact humain, à l’exception de brèves interactions avec les gardiens de prison. Selon les scientifiques qui ont pris la parole lors de la conférence, ce type d’isolement social et de privation sensorielle peut avoir des effets traumatiques sur le cerveau, dont beaucoup peuvent être irréversibles. Des neuroscientifiques, des avocats et des activistes tels que King se sont associés pour faire abolir l’isolement cellulaire en tant que châtiment cruel et inhabituel.

La plupart des prisonniers condamnés à l’isolement y restent pendant un à trois mois, bien que près d’un quart y passe plus d’un an, le minimum étant habituellement de 15 jours. Les raisons les plus souvent invoquées pour envoyer quelqu’un en isolement sont des mesures préventives, qui peuvent être indéterminées, ou des sanctions, qui ont plus de chances d’être limitées dans le temps…

Plusieurs États ont adopté une législation limitant le type de personnes pouvant être placées en isolement (notamment les délinquants souffrant de maladie mentale et les délinquants juvéniles) ainsi que la durée de l’isolement. Les Nations Unies recommandent d’interdire l’isolement cellulaire pendant plus de 15 jours, affirmant qu’au-delà, il s’agit de torture.

Même dans des cas moins extrêmes que celui des Trois d’Angola, un isolement social prolongé – pas simplement la solitude – peut avoir de graves conséquences physiques, émotionnelles et cognitives. Il est associé à une augmentation de 26% du risque de décès prématuré, principalement en raison d’une réponse au stress incontrôlable entraînant des taux de cortisol plus élevés, une augmentation de la pression artérielle et de l’inflammation.

Se sentir isolé socialement augmente également le risque de suicide. «Nous considérons que l’isolement cellulaire n’est rien de moins qu’une peine de privation sociale», a déclaré Stephanie Cacioppo, professeure assistante de psychiatrie et de neuroscience du comportement à l’Université de Chicago, qui faisait partie du panel avec King.

Pour le meilleur ou pour le pire, le cerveau est façonné par son environnement – et l’isolement social ainsi que  la privation sensorielle que King a connus ont probablement changé le sien. Le stress chronique endommage l’hippocampe, zone du cerveau importante pour la mémoire, l’orientation spatiale et la régulation des émotions. En conséquence, les personnes isolées socialement souffrent de perte de mémoire, de déclin cognitif et de dépression. Des études ont montré que la dépression entraînait une mortalité cellulaire supplémentaire dans l’hippocampe ainsi que la perte d’un facteur de croissance doté de propriétés analogues à celles des antidépresseurs, créant ainsi un cercle vicieux. Quand on y ajoute la privation sensorielle et l’absence de lumière naturelle, les personnes peuvent être touchées par une psychose et des perturbations des gènes qui contrôlent les rythmes circadiens naturels du corps. «La privation sociale nuit à la structure et au fonctionnement du cerveau. La privation sensorielle est mauvaise pour la structure et le fonctionnement du cerveau. La dérégulation circadienne est mauvaise », a déclaré Huda Akil, professeur de neurosciences à l’Université du Michigan, également membre du panel.

 “La solitude est en soi extrêmement préjudiciable.”

King a connu des changements cognitifs durables à la suite de son isolement cellulaire. Sa mémoire est altérée et il a perdu sa capacité de naviguer, deux signes de dommages à l’hippocampe. À un moment donné, il était incapable de reconnaître les visages, mais ce problème a disparu. Cacioppo a émis l’hypothèse que des zones sociales de son cerveau qui n’étaient pas utilisées, comme celles impliquées dans la reconnaissance faciale, pourraient s’être atrophiées pendant son séjour en solitaire. À l’appui de cette idée, des recherches récentes menées par le neuroscientifique Richard Smeyne à l’Université Thomas Jefferson de Philadelphie et présentées à la conférence ont révélé qu’après un mois d’isolement social, les neurones des régions sensorielles et motrices du cerveau avaient diminué de 20%.

La question reste de savoir si ces changements neuronaux sont permanents ou peuvent être inversés. Akil a dit, cependant, qu’elle doute que “vous puissiez survivre à cette expérience et en sortir avec le même cerveau, et pas en bon état“.

King a déclaré avoir survécu à cette épreuve parce qu’il avait reconnu que son cas était «politisé» et qu’il le dépassait. Lui et de nombreux partisans estiment que les Trois d’Angola ont été pris pour cible et ont été condamnés à tort parce qu’ils étaient membres du parti Black Panther.

L’Organisation des Nations Unies s’est par la suite saisie de leur affaire comme un exemple de l’inhumanité de l’isolement cellulaire. Selon Cacioppo, ce qui a donné à King la résilience pour survivre à cette épreuve est le fait qu’il appartenait à un groupe et qu’il avait un objectif plus élevé.

«L’identité collective protège contre la solitude individuelle», a-t-elle noté.

En associant leurs recherches à l’expérience de King, les neuroscientifiques du groupe espèrent faire progresser les perspectives des gens sur la question et la politique adoptée en la matière. Jules Lobel, professeur de droit à l’Université de Pittsburgh et seul juriste du groupe, pense que c’est possible: la recherche en neurosciences a joué un rôle dans un recours collectif qu’il a remporté contre l’isolement cellulaire en Californie. «Les neurosciences peuvent non seulement être un outil puissant pour comprendre la condition humaine», a-t-il déclaré, «mais elles peuvent également jouer un rôle important dans la modification des conditions de vie des êtres humains».

À PROPOS DES AUTEURS

Dana Smith est rédactrice scientifique indépendante spécialisée dans les cerveaux et les corps. Elle a écrit pour Scientific American, The Atlantic, The Guardian, NPR, Discover et Fast Company, entre autres. Elle avait auparavant obtenu un doctorat en psychologie expérimentale de l’Université de Cambridge.

(English)

US scientific American photo

Solitary Confinement, photo Scientific American

 Neuroscientists Make a Case against Solitary Confinement

Prolonged social isolation can do severe, long-lasting damage to the brain

By Dana G. Smith, 9 November, 2018

SAN DIEGO—Robert King spent 29 years living alone in a six by nine-foot prison cell.

He was part of the “Angola Three”—a trio of men kept in solitary confinement for decades and named for the Louisiana state penitentiary where they were held. King was released in 2001 after a judge overturned his 1973 conviction for killing a fellow inmate. Since his exoneration he has dedicated his life to raising awareness about the psychological harms of solitary confinement.

People want to know whether or not I have psychological problems, whether or not I’m crazy—‘How did you not go insane?’” King told a packed session at the annual Society for Neuroscience meeting here this week. “I look at them and I tell them, ‘I did not tell you I was not insane.’ I don’t mean I was psychotic or anything like that, but being placed in a six by nine by 12–foot cell for 23 hours a day, no matter how you appear on the outside, you are not sane.”

There are an estimated 80,000 people, mostly men, in solitary confinement in U.S. prisons. They are confined to windowless cells roughly the size of a king bed for 23 hours a day, with virtually no human contact except for brief interactions with prison guards. According to scientists speaking at the conference session, this type of social isolation and sensory deprivation can have traumatic effects on the brain, many of which may be irreversible. Neuroscientists, lawyers and activists such as King have teamed up with the goal of abolishing solitary confinement as cruel and unusual punishment.

US angola three robert and albert photo Max Becherer

Albert Woodfox (center) is greeted by Robert King (right) at the Ashe Cultural Arts Center in New Orleans on Feb. 19, after his release from Louisiana State Penitentiary that day. Max Becherer/AP Article NPR

Most prisoners sentenced to solitary confinement remain there for one to three months, although nearly a quarter spend over a year there; the minimum amount of time is usually 15 days. The most common reasons for being sent to solitary are for preventive measures, which can be indefinite, or for punishment, which is more likely to have a set end point.

Several states have passed legislation limiting who can be in solitary confinement, including mentally ill and juvenile offenders, and for how long. The United Nations recommends banning solitary confinement for more than 15 days, saying any longer constitutes torture.

Even in less extreme cases than that of the Angola Three, prolonged social isolation—feeling lonely, not just being alone—can exact severe physical, emotional and cognitive consequences.

It is associated with a 26 percent increased risk of premature death, largely stemming from an out of control stress response that results in higher cortisol levels, increased blood pressure and inflammation.

Feeling socially isolated also increases the risk of suicide. “We see solitary confinement as nothing less than a death penalty by social deprivation,” said Stephanie Cacioppo, an assistant professor of psychiatry and behavioral neuroscience at the University of Chicago, who was on the panel with King.

For good or bad, the brain is shaped by its environment—and the social isolation and sensory deprivation King experienced likely changed his. Chronic stress damages the hippocampus, a brain area important for memory, spatial orientation and emotion regulation. As a result, socially isolated people experience memory loss, cognitive decline and depression. Studies show depression results in additional cell death in the hippocampus as well as the loss of a growth factor that has antidepressant-like properties, creating a vicious cycle.

When sensory deprivation and an absence of natural light are thrown into the mix, people can experience psychosis and disruptions in the genes that control the body’s natural circadian rhythms. “Social deprivation is bad for brain structure and function. Sensory deprivation is bad for brain structure and function. Circadian dysregulation is bad,” said Huda Akil, a professor of neuroscience at the University of Michigan who was also on the panel.

Loneliness in itself is extremely damaging.

King has experienced lasting cognitive changes from his time in solitary confinement. His memory is impaired and he has lost his ability to navigate, both of which are signs of damage to the hippocampus. At one point he was unable to recognize faces, but that problem has passed. Cacioppo speculated that social areas of his brain that were not being used, like those involved in facial recognition, might have atrophied during his time in solitary. Supporting this idea, recent research conducted in mice by neuroscientist Richard Smeyne at Thomas Jefferson University in Philadelphia and presented at the conference revealed that after one month of social isolation, neurons in sensory and motor regions of the brain had shrunk by 20 percent.

The question remains as to whether these neuronal changes are permanent or can be reversed. Akil said, however, she doubts “you can live through that experience and come out with the same brain you went in with, and not in a good way.

King said he survived the ordeal because he recognized that his case was “politicized,” and bigger than himself. He and many supporters believe the Angola Three were targeted and falsely convicted because they were members of the Black Panther party. Their cases were later taken up by the United Nations as an example of the inhumanity of solitary confinement. According to Cacioppo, King’s connection to a larger group and larger purpose likely gave him the resilience to survive the ordeal. “Collective identity is protective against individual loneliness,” she noted.

By pairing their research with King’s experience, the neuroscientists on the panel hope to move the needle on people’s perspectives and policy around the issue. Jules Lobel, a professor of law at the University of Pittsburgh and the sole lawyer on the panel, thinks they can: Neuroscience research played a role in a class action lawsuit he won against solitary confinement in California. “Neuroscience can not only be a powerful tool for understanding the human condition,” he said, “but can also play an important role in changing the conditions that humans live under.”

ABOUT THE AUTHOR(S)

Dana Smith is a freelance science writer specializing in brains and bodies.

She has written for Scientific American, The Atlantic, The Guardian, NPR, Discover, and Fast Company, among other outlets. In a previous life, she earned a PhD in experimental psychology from the University of Cambridge.



About

Prison activist and editor. Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014), " De grote stap achterwaarts, teksten over straf en gevangenis" (Antidote & PTTL, 2016). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011).


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