Liberté pour les inculpés du 08 12

France : Lettre de la prison de Bois d’Arcy sur les conditions du quartier d’isolement (lundimatin 7 juin 2021)

SOURCE : 

OPÉRATION ANTITERRORISTE DU 8 DÉCEMBRE, 

Depuis la prison de Bois d’Arcy, un mis en examen raconte les conditions du quartier d’isolement, paru dans lundimatin#291, le 7 juin 2021

photo : https://soutienauxinculpeesdu8decembre.noblogs.org/

Le 8 décembre dernier, une opération antiterroriste visait 9 militants politiques français. La DGSI et les juges en charge de l’enquête les soupçonnent de quelques mauvaises intentions vis-à-vis de la police nationale. Au vu de la faiblesse des éléments à charge diffusés par la police à la presse, il semblerait que ce soit davantage la participation de certains à la lutte contre Daesh au Rojava qui ait attiré l’attention des fins limiers du renseignement français. Nous publions ici une lettre de l’un des mis en examen diffusée par leurs comités de soutien, depuis la prison de Bois d’Arcy, il y raconte les conditions de son emprisonnement et les effets psychologiques du quartier d’isolement.

Pour moi qui ai vécu la majeure partie de ma vie de manière collective, j’avais pourtant récemment accepté les bienfaits de courtes périodes de solitude. En disant cela, j’ai comme un arrière-goût âpre dans la bouche tant mes semblables me manquent. Ce sentiment n’est pourtant pas justifié mais provient de l’amalgame dont, dans ce contexte, j’ai du mal à me séparer, entre solitude et régime d’isolement. Il m’est pourtant simple de constater que l’isolement est à la solitude ce que la lobotomie est à la méditation.

L’être humain étant un animal grégaire, le lien social est pour lui-elle un besoin vital. L’isolement s’apparente donc à de la torture. Non pas une torture physique existant par un fait ou un acte, mais une torture plus pernicieuse, invisible, permanente existant par cette absence continue. Les seules personnes que l’on entrecroise brièvement, avec qui on se dit réciproquement des « bonjour », des « tenez », des « merci » sont les surveillant.es. Tout est dans l’énoncé ! Aussi cordiales, polies et arrangeantes que peuvent être ces personnes (ce qui n’est pas forcément le cas partout et tout le temps), les surveillant.es, comme le nom l’indique, ne sont pas nos pair.es, ielles sont nos preneur.euses d’otage dont les seules revendications sont vénales (les salaires). S’attacher à cet ersatz de rapports sociaux, que je ne puis et ne veux me résigner à abandonner, soit dit en passant, se rapproche plus du syndrome de Stockholm qu’autre chose.

Contrairement aux responsables de ma présence ici (DGSI, juge d’instruction, juge des liberté) qui ne voient que l’ennemi fantasmé qu’ils montent de toutes pièces, je ne peux m’empêcher de voir la femme ou l’homme derrière le statut, derrière le ou la maton.ne. Je ne suis pas manichéen et, sans vouloir excuser leur rôle dans la mécanique répressive, je ne puis, une fois encore, m’empêcher d’ »empathiser ». Je me demande quelles sont leurs parcours de vie, ce qui les a amené.es là, à maintenir des êtres vivants enfermés. Je regarde aussi bien le maillon que la chaîne dans laquelle il s’est lui-même imbriqué. Soumise aux mêmes logiques capitalistes de rentabilité économique que la société, l’administration pénitentiaire tire sur la chaîne, augmentant ainsi la pression exercée sur chacun de ses maillons. Cependant, je ne m’abuse pas moi-même à la façon d’un prestidigitateur me faisant regarder à gauche quand ça se passe à droite. En écoutant le maillon se plaindre, je n’en oublie pas pour autant que c’est autour du cou des enfermé.es que la chaîne se tend.

En isolement, ne pouvant sortir de sa cellule qu’accompagné par un gradé et un.e ou deux surveillant.es, on se sent tel un chien dans un chenil, en totale dépendance de la disponibilité de ses gardien.nes. Par conséquent les créneaux horaires de nos rares sorties doivent s’adapter malgré nous, selon les flux plus ou moins tendus de leur planning. Cela nous impose à être toujours prêt.es, sur le qui-vive ou au contraire être prêt.es pour rien et attendre sans rien pouvoir faire. Il est très courant de poireauter à la douche avant de pouvoir regagner sa cellule, parfois plus d’une demi-heure et, au moins une fois, cinquante minutes.

Quant à l’espace anxiogène qu’est la promenade individuelle, boite bétonnée où les 20m2 trouant le béton au-dessus de nos têtes sont recouverts de multiples grilles et barbelés, le temps y est long, lorsqu’il grêle et qu’après l’heure autorisée et suffisante, il nous est impossible d’appeler les surveillant.es et que nous attendons sans savoir quand nous pourrons regagner le chauffage de notre cellule. A se demander si ce n’est pas pour nous décourager d’y retourner et de rester dans nos cellules, limitant ainsi le travail des surveillant.es.

Au contraire, il y a de la frustration et des créneaux raccourcis. Lorsque, par exemple, la session d’une demi-heure de sport est amputée de 5 minutes, juste avant le sprint final. Cela peut paraître anodin, mais pour qui ce sprint est l’apothéose, l’exaltation ultime du seul et unique mouvement, de la seule et unique dépense physique de la journée, cette privation a le goût malheureux du pain ôté de la bouche.

Avec le retour du soleil, il y a plus de monde qui sort lors des promenades. Les vraies promenades, dans les cours où les gens ne sont pas seul.es. Je les observe. Eux ne peuvent pas me voir à cause de la quadruple dose de barreaux et de caillebotis de ma fenêtre. Ils font du sport collectivement en petits groupes. Je les envie, ils sont vivants, ils PARLENT, ils CRIENT, ils RIENT, ils se motivent les uns les autres, bref, eux ils existent. Je pense que nous construisons notre vision de soi par ce que nous renvoient les autres, mais comment exister quand il n’y a pas d’autres ? Quand les autres ne nous voient même pas ? L’isolement aurait-il pour but l’annihilation de soi ? Avant même d’être jugé, je devrais cesser d’exister ? Et comment répondre à un juge quand on m’extrait et, comme tout juste accouché du néant, on me presse dans un dédale de questions s’apparentant à d’innombrables chausse-trappes ?

On pourrait se dire que ça va quoi, qu’il y a les parloirs, oui c’est vrai, encore heureux. Ces brefs répis permettent de voir des visages familiers et bienveillants et apportent une bouffée d’air frais. Mais les parloirs sont très courts, une demi-heure. Je ne peux qu’imaginer l’impact psychologique sur mes proches, venant de l’extérieur, passant sas, fouilles, verrous, attentes, etc… Pour finalement se retrouver en face de moi dans une micro boite, séparé.es les un.es des autres par un plexiglas. De mon côté, je passe, sans transition, de la stase cérébrale léthargique au « contact » humain sans temps d’adaptation et de toute façon on n’a pas le temps ! TOP CHRONO ! Tout est à la course, entre discussions techniques de l’administratif, des besoins matériels, des procédures, etc… On abrège nos sujets pour économiser le temps. N’ayant pas de vie, je n’ai rien à raconter mais je n’ai pas le temps de le faire ! On court dans tous les sens mais on ne va nulle part et déjà le parloir est fini. Je ne peux ressentir qu’une certaine frustration et imaginer celle de celleux qui ont fait le trajet aller-retour pour si peu. Celleux qui ont pris une journée complète, la moitié d’un week-end pour une demi-heure insatisfaisante.

Pour ce qui est des parloirs prolongés d’une heure, covid oblige, ils sont annulés pour cause sanitaire. Franchement, quel est le rapport ? Le covid a le dos le plus large que le monde ait connu.

Depuis le 8 décembre, presque 3 mois, je ne parle plus, je n’ai personne à qui parler (bien sur il y a les parloirs). Du coup, la pensée ne se transformant pas en parole et donc ne recevant pas de retour, n’arrive pas à se moduler, à se matérialiser, elle devient insaisissable, comme un brouillard confus. C’est comme une grosse boîte de lego renversée mais qu’on ne sache plus comment on emboîte deux pièces. J’ai l’impression d’être abêti, comme en état de choc, la capacité de penser m’aurait été retirée.

Écrire ce texte me prend plus d’une semaine et de nombreux maux de tête. Non, le covid n’a pas la carrure pour cela, j’ai été testé négatif durant cette période, donc l’isolement en est bien la cause. L’on dit que le propre de l’homme (et de la femme) est le rire. Mais seul.e, sans contact humain, le rire est impossible, l’isolement nous retire le droit à notre humanité. Pour garantir son humanité, devrait-on rire seul.e ? Serait-ce s’adapter à cette situation ? Mais rire seul.e, pour certaines personnes, cela s’apparente à la folie et la folie, pour d’autres, mérite l’enfermement. Devrait-on enfermer les gent.es pour les conséquences de leur enfermement ? Je sais que ce n’est pas une idée nouvelle, mais les gens décidant de l’enfermement, de l’isolement ou des situations de détention des personnes, qu’elles soient condamnées ou présumées innocentes, devraient savoir à quoi ça correspond concrètement. Un juge donnant une peine me fait l’impression d’un multimilliardaire discutant au sujet du prix du pain.

(Je n’ai pas le temps d’écrire sur l’impact des continuels contrôles par l’œilleton de la porte. Contrôles de jour, apportant un sentiment d’être constamment épié et, de nuit, avec allumage de lumière, qui favorisent un sommeil, ô combien, continu et réparateur…)

Libre Flot, en isolement à Bois d’Arcy



About

Prison activist and editor. Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014), " De grote stap achterwaarts, teksten over straf en gevangenis" (Antidote & PTTL, 2016). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011).


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