Albert Woodfox

« Il y a des moments où je voudrais y retourner », Albert Woodfox après 43 ans d’incarcération en isolement

Albert Woodfox est l’Américain ayant accompli la plus longue période d’incarcération en solitaire jusqu’à sa libération en février 2016. Il décrit ici les sentiments éprouvés dans la vie libre.

New York 29th April 2016-05-04

Avant de sortir de prison comme un homme libre, Albert Woodfox a passé 43 ans en cellule isolée, sans presqu’aucune interruption, tenant le record de la plus longue période de détention en isolement complet en Amérique.

Pas le moindre aperçu du ciel dans ce cube de béton de 6 sur 9 pieds, aucun contact humain. Faire un tour veut dire marcher d’un mur à l’autre de la cellule, et recommencer.

Il y a quelques jours il est allé sur une plage à Galveston au Texas avec un ami. Il ne pouvait se lasser d’admirer les baigneurs sous un ciel sans nuage, ni de contempler la baie du Golfe du Mexique s’étendant vers un horizon sans fin.

« On pouvait entendre les vagues de la marée montante,» dit-il. « C’était si étrange de pouvoir marcher le long de la plage, voir toutes ces personnes à l’aise, jouissant du beau temps, les enfants s’ébattant alentour. »

De tous les détails terrifiants de ces décades d’internement isolé – l’absence de contact humain, les crises de panique et de claustrophobie, la façon dont il était enchaîné durant l’heure quotidienne en dehors de la cellule – sont peut-être les aspects les plus cruels de ce qu’il peut exprimer à présent.

Deux mois après sa libération par l’Etat de Louisiane à son 69ième anniversaire, il dit que parfois il voudrait être de retour dans sa cellule.
« Oui, oui ! » dit-il passionnément lorsqu’on lui demande si la vie en prison lui manque, « Vous savez, les humains ont besoin d’un territoire, ils se sentent confortables là où ils sont en sécurité. En cellule, il y a une routine, vous connaissez ce qui va se passer, mais en société, les choses sont plus incertaines, aussi, oui, je voudrais parfois retrouver la sécurité de la cellule. »

Après une pause, il ajoute « Je veux dire ‘il’ crée cela en vous » Le ‘il’ auquel Woodfox se réfère est le CCR (closed cell restriction) ou l’internement en solitaire de 15.000 jours auquel il a survécu – une forme de captivité que les Nations Unies ont dénoncé comme un acte de torture ; des études scientifiques ont démontré les atteintes psychologiques graves et irréversibles sur les individus en moins d’une semaine de tels internements.

Comme membre d’ « Angola Trois », les activistes  ‘’Panthères Noires’’ ont tous subi des dizaines d’années d’incarcération en solitaires dans la tristement célèbre prison ‘’Angola’’ de l’Etat de Louisiane. Woodfox avait été placé ostensiblement en isolement complet pour le meurtre d’un gardien de prison, meurtre pour lequel il a toujours affirmé avoir été victime d’un coup monté. La Cour Fédérale a annulé par deux fois son internement comme étant anticonstitutionnel, et c’est enfin innocenté, en homme libre qu’il sorti du Tribunal.

Son avocat, George Kendall, de Squire Patton Boggs LLP, s’est battu des années durant pour le sortir de l’isolement. Kendall qualifie celui-ci de « punition extrême et cruelle ».

Dans un récent Interview du journal « The Guardian » Woodfox révèle que « la transition brutale de la cellule où il vivait cloîtré, à la vie libre est beaucoup plus difficile qu’il ne l’avait imaginé. Tout est nouveau, que ce soit petit ou grand, c’est la même chose. »

La sensation la plus étrange et profondément gênante est de se trouver dans la foule. « Je ne suis pas habitué à être au milieu de personnes se mouvant autour de moi et cela me rend nerveux. Dans ma cellule, je devais seulement me protéger d’une attaque de front, comme il n’y avait personne derrière moi. Maintenant en société je dois me rappeler qu’il y a peu de chances d’être attaqué, cela dépendrait éventuellement de mon propre comportement.

A présent, il n’est plus seul, il doit apprendre les leçons difficiles de la vie communautaire. « Dans la cellule », dit-il, « ses actions n’impliquaient que moi-même, maintenant ses attitudes ont des effets sociaux de longue portée.”

« Au long de 43 années la seule personne touchée par mes actes était moi-même. La chose la plus difficile est de me rappeler constamment que d’autres personnes sont affectées par mes actes, qu’ils soient réfléchis, intentionnels ou non. Je dois apprendre un nouveau système de valeurs. »

Un jour après sa libération lorsque Woodfox répondait aux questions du « Guardian », il a décrit les accès de panique dont il souffrait en isolement et qui l’obligeaient à dormir en position assise.

A présent qu’il est libre, ces crises sont moins fréquentes ; il continue à les gérer plus calmement. Récemment, étant logé dans la chambre d’amis chez son frère, à Houston, Texas, il s’éveille affolé, trempé de sueur, « Je me suis levé et ai fais les cent pas dans la chambre durant plusieurs heures ne réalisant pas que j’aurais pu sortir et m’asseoir dans la cour à l’arrière de la maison, il ne m’est pas venu à l’idée que j’avais un autre choix, j’ai fait ce que je faisais toujours, parcourir la chambre d’un bout à l’autre, aller et retour!

Durant des années il s’était répété que s’il sortait de prison, il emploierait son temps libre à travailler aux campagnes contre la détention en isolement, désireux d’épargner à d’autres les souffrances et la torture qu’il a lui-même subies. A présent libre, cette obligation morale est encore plus intense en lui, soucieux des amis qu’il laisse derrière lui en cellules isolées de la prison d’Angola.

« En prison, la situation la plus frustrante et qui me mettait en grande colère est de se sentir sans voix, de n’être entendu par personne ; aussi je veux consacrer ma vie à être la voix de ceux restés dans l’enfer du confinement solitaire. Je me sens une grande responsabilité vis-à-vis d’eux. »

Il reste en contact avec Kenny ‘’Zulu’’ Whitmore qui a été remis au bloc de dortoirs en commun, après plus de trente ans en isolement complet. Woodfox passe également du temps avec Robert King, un autre membre d’Angola Trois libéré en 2001. Hélas, plus de joyeuses retrouvailles avec le troisième élément du trio, Herman Wallace mort en 2013, deux jours après être sorti de prison.

“Depuis ma libération”, dit Woodfox, “j’entrevois avec infiniment de gêne la perte de sens social et politique en Amérique. Dans les années 1970 lors de mon emprisonnement, le pays s’agitait beaucoup en débats politiques de tous bords. «Maintenant, chacun semble se préoccuper de soi, ‘’c’est Moi, moi, moi, moi’’, tout est à propos de moi, ce dont j’ai besoin et comment je vais pouvoir me le procurer. »

C’est cette indifférence du public qui permet l’emprisonnement cruel en solitaire de continuer à s’imposer, au point que 100.000 américains en sont victimes chaque année.
« Le Peuple, les Gouvernements et les Cours de Justice tournent le dos aux prisons ; les gardiens et administrateurs agissent en juges, jurés et exécutants, » dit-il. « Le public ne semble pas socialement sensible aux situations d’injustice, c’est la raison pour laquelle la détention en solitaire existe, se multiplie et est si brutale. Personne n’est conscient de sa gravité, personne ne s’en préoccupe. »

Traduction de l’Anglais par Jacqueline Thirion. La version originale de l’article se trouve ICI.


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About

Prison activist and editor. Currently preparing a book on the introduction of maximum security prisons in Belgium and Europe, including the practice of solitary confinement. In 2008, Luk started the Belgian Prisoners' Family & Friends Association. (http://familiesfriendsassociation.blogspot.be/ In 2009, with Farida Aarrass he launched the Campaign Free Ali Aarrass (www.freeali.eu ). In 2012 he organised the Committee of the Families of European detainees in Morocco (http://prisonnierseuropeensaumaroc.blogspot.be/). Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011). Contributions : « Etats généraux sur les conditions carcérales en Europe : La condition pénitentiaire, regards belges, français et européens"» (2010, éditions MGER) ; « The violence of incarceration: a response from mainland Europe »(2010, Race & Class) ; « Gevangenissen: spiegel van onze samenleving » (2013, MO Mondiaal Nieuws) Publishing house : www.antidote.be


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