comment déradicaliser en prison

La lutte contre la radicalisation en prison : un pas de plus vers l’éradication des inutiles au monde ? Par Juliette BEGHIN et Cedric TOLLEY, Bruxelles Laïque Echos

Juliette BehginDéclencher un arsenal de mesures précipitées suite à des événements tragiques sans prendre le temps du recul et de l’analyse de fond semble être une manière récurrente de « faire de la politique ». Souvent le but n’est pas de résoudre les problèmes mais de faire mouche. Or, le recul et le temps de réflexions sont les remparts incontournables contre les dérives sécuritaires et les amalgames inquiétants. La vigilance est d’autant plus de mise en institution pénitentiaire où l’arbitraire et le pouvoir discrétionnaire des autorités locales et fédérales sont prégnants.

Phénomène ou épiphénomène ?

Selon Claire de Galembert : «  le phénomène de radicalisation n’est pas aussi massif en prison que le suggère le discours ambiant. Notre enquête a abouti au constat qu’il est minoritaire et même absent dans nombre d’établissements ». De surcroit, l’incarcération ne fait pas à elle seule le terroriste. Et si « tant est qu’elle ait été le déterminant du basculement d’un Kelkal, Merah ou Coulibaly, le passage à l’acte ne peut être déconnecté de ce qui y prédispose : l’échec de toute une série d’institutions de socialisation, de contrôle et de services sociaux, allant de pair avec une trajectoire de désintégration sociale, conduisant tôt ou tard à l’incarcération, statistiquement probable pour les jeunes hommes des quartiers populaires »1.
En Belgique aucune étude ou enquête ne permet d’affiner objectivement ni les profils des détenus dits radicalisés ou « radicalisables », ni l’ampleur du phénomène de radicalisation en prison.

Prison et « déradicalisation »

Que la prison soit potentiellement déterminante dans le « basculement » vers diverses formes de radicalité est une évidence. La prison est assurément un « lieu de toutes les radicalités : radicale dans son objectif d’évincement de la société, radicale envers les détenus en ce qu’elle ne permet pas actuellement d’offrir une porte de sortie aux personnes les plus en difficultés socio-économique et/ou psychiques. Les conditions de détention précaires, la violence, le sentiment de rejet de la société, une forme de désespoir poussent certains à entrer dans des logiques de radicalisation, pas uniquement religieuses d’ailleurs, permettant de transcender radicalement la prison »2. On peut même s’étonner que ces formes d’expression des radicalités ne soient pas plus nombreuses, visibles et régulières.

Les mesures annoncées : temps impensé à panser

Pour Dan Kaminski concluant une journée d’étude sur la radicalisation des jeunes : « certaines annonces et mesures prétendent rassurer ou servent d’affichage idéologique, mais elles isolent, réduisent au silence et insécurisent des populations dont l’insécurité n’est jamais pensée, entendue et reconnue ». En effet dans l’accord de Gouvernement Michel, les initiatives concernant la radicalisation sont inscrites dans le registre répressif, tandis que la prévention est à peine abordée. Quant au plan d’action contre la radicalisation dans les prisons concocté dans la précipitation par le ministre de la Justice, il illustre bien les paradoxes inhérents à la problématique pénale et carcérale : poursuivre des objectifs incompatibles entre eux avec pour effet plus que probable que seuls ceux qui sont d’ordre sécuritaire seront mis en œuvre.
Ce plan débute par des constats qui rejoignent les nôtres : “Les détenus constituent pour la radicalisation un groupe particulièrement vulnérable qui mérite une attention et un suivi plus importants. Les recrues potentielles sont souvent incarcérées pour de petits délits mais, par des sentiments de frustration à l’égard de la société, la pression du groupe, la société “normale” qui se ferme, la quête d’un sens inspiré par la religion ou l’idéologie et/ou le désir d’appartenir à un groupe, ils sont très réceptifs à une idéologie radicale qui rejette les valeurs fondamentales et les droits fondamentaux propres à notre société”. Mais n’est-ce pas justement l’accès limité aux valeurs et droits fondamentaux qui cristallise leurs positionnements ? Et n’est-ce pas autour de ce socle des droits fondamentaux qu’il s’agit de se concentrer ?

Le premier point d’action irait dans ce sens puisqu’il vise à améliorer les conditions de vie dans les établissements pénitentiaires : “L’arme la plus puissante dans la lutte contre la radicalisation au sein des prisons est sans aucun doute une politique de détention humaine qui respecte les droits fondamentaux des détenus et une concentration soutenue sur la réhabilitation et la réinsertion. Ainsi, la peine ou mesure privative de liberté doit être exécutée dans des conditions psychosociales, physiques et matérielles qui respectent la dignité humaine, permettent de préserver ou d’accroître chez le détenu le respect de soi et sollicitent son sens des responsabilités personnelles et sociales (art. 5 loi de principes) ». Ainsi, « prêter une plus grande attention au bien-être des détenus est la base sur laquelle viendront se greffer toutes les autres mesures de lutte contre la radicalisation ». Un point d’action qui nécessite de remédier au problème de surpopulation en diminuant l’emprisonnement au profit d’autres peines.
Il faut malheureusement parier que ces dispositions relèvent surtout de l’effet d’annonce. La politique générale reste à l’expansion et à la massification carcérale. Des pans entiers de la loi pénitentiaire ne sont, après dix années, toujours pas d’application.
Ainsi, la quasi-totalité des points d’action viennent se greffer sur un organe malade non soigné mettant les bonnes intentions en péril. En effet, les efforts concrets proposés ne touchent que les symptômes et non les causes puisqu’ils ne visent in fine que des actions de contrôle et de sécurisation. A savoir : une position plus forte en matière d’information (création d’une section spécifique au sein de la Sûreté de l’Etat en étroite collaboration les mondes judiciaire et pénitentiaire) ; le renforcement de structures de concertation et de coordination efficaces (plateforme incluant l’ensemble des opérateurs de sécurité intra et extra muros) ; la numérisation et l’automatisation du flux d’informations ; une meilleure détection du radicalisme et une approche individualisée lorsque c’est nécessaire (via une formation par la Sûreté de l’Etat aux personnels pénitentiaires et un screening pour les candidats à un emploi dans les sections spécialisées). Mais aussi : une politique de placement bien pensée sur base d’une sélection judicieuse ; une implication systématique des représentants des cultes ; des liens de coopération renforcée avec le niveau local, les entités fédérées et l’Europe et des programmes de déradicalisation et de désengagement.

Revenons sur ces quatre derniers points d’action.

- Placement :
L’approche de placement consiste à choisir de disperser ou de concentrer les détenus suspects de radicalité. Dispersion s’il n’y a pas de risque de « contamination », concentration dans le cas contraire ou pour les personnes jugées trop avancées dans leur parcours de radicalité. Pour ce faire, deux quartiers spéciaux vont être mis en place à Bruges (16 places) et à Ittre (26 places). Comme pour nier l’évidence, il est précisé qu’il ne s’agit pas d’un régime particulier de type « haute sécurité », mais d’un régime adapté qui tienne compte des nécessités de resocialisation des détenus concernés. Par ailleurs, la loi permettra toujours de mettre au régime spécial les personnes considérées comme dangereuses. Comme à l’habitude dans le monde carcéral, l’absence de critères de jugement livrera les détenus à l’arbitraire d’un pouvoir local et discrétionnaire sans possibilité de prise ni de recours.
A l’instar de l’OIP en France, on peut donc dénoncer le caractère « impensé » des dispositifs : “A la logique d’éparpillement qui était la règle jusque-là, s’est substituée une logique de regroupement, sans qu’une analyse particulière de type avantages/inconvénients/bénéfices attendus/faisabilité n’ai été réellement menée et justifie cette nouvelle approche »3.
On peut aussi s’inquiéter des effets d’un tel étiquetage, par exemple à l’égard de détenus dont les démarches en vue d’une libération sont ainsi réduites à néant.

- Implication des représentants des cultes :
Si le plan prévoit qu’il « convient de mieux encadrer la pratique religieuse au sein des prisons », il ne semble viser que les conseillers islamiques dont le rôle est défini comme « crucial ». Les défaillances de formation, d’exigence en termes de recrutement et d’évaluation de ces conseillers requièrent pour les autorités la nécessité d’organiser un diplôme en théologie. En attendant, les formations internes sur la « radicalisation » destinées aux personnels doivent être accessibles aux conseillers islamiques. Ces dispositions sont interpellantes à plus d’un titre. Non seulement parce qu’elles ne s’adressent qu’au seul culte musulman, induisant de fait une inégalité de traitement avec les autres cultes et philosophies, mais aussi parce qu’elles représentent une forme d’ingérence de l’administration dans les affaires religieuses, ce qui est contraire aux principes qui prévalent en matière de relations entre les églises et l’État.
Plus compliqué encore, une attention particulière au signalement à la direction locale et aux coordinateurs de problèmes relatifs à la radicalisation sera, semble-t-il, exigée spécifiquement des conseillers du culte musulman. C’est ici le secret professionnel qui est mis à mal de la part de l’administration. Et nous ferions face, dans l’éventualité, à une instrumentalisation des missions de conseil moral et spirituel au profit des missions sécuritaires de l’administration. Il faut alors parier que la mesure serait aussitôt contrée par une délégitimation des conseillers du culte par ceux-là mêmes que les mesures voudraient contrôler par le truchement de ces conseillers.

- Coopération renforcée :
Le plan indique qu’une « intégration active des services qui sont présents dans les prisons et relèvent de la compétence des entités fédérées contribuera non seulement à prévenir la radicalisation, mais également à arrêter ou à inverser le processus de radicalisation. » Et de souligner : « Ici aussi, l’échange d’informations est l’objectif central. »
Depuis que la société civile intervient en prison dans le cadre de l’aide et de la formation pour les détenus, le ministère de la Justice n’a cessé de vouloir établir une « collaboration » avec les services concernés. Mais ceci dans un rapport de forces qui leur est radicalement défavorable et dans la perspective d’une instrumentalisation de leurs actions au profit des normes sécuritaires et de contrôle, au mieux comme faire-valoir de la mission de « réinsertion » que le ministère néglige fortement. Ici aussi la question du secret professionnel se pose de manière cuisante d’autant que le ministère entend faire évaluer les possibilités légales de contourner ou de revoir la loi de principes en matière de régime des visites, de la correspondance et des fouilles.
Alors que le Gouvernement n’a jamais mis en application les normes prévues par la loi de principes, il démontre maintenant que les principes énoncés ne sont, pour lui, que discursifs. La « lutte contre le radicalisme » sonne comme un nouveau gadget permettant de priver les détenus de leurs droits fondamentaux. Comment s’étonner alors qu’ils peinent à s’emparer de valeurs citoyennes qu’on prétend vouloir leur transmettre ?

- Déradicalisation et de désengagement :
« Les prisons peuvent constituer un terreau potentiel de radicalisation, mais elles peuvent par ailleurs offrir un bon cadre pour permettre aux détenus de considérer les choses autrement. Il convient de développer des programmes visant la déradicalisation (à savoir la modification du mode de pensée d’une personne radicalisée) ou du moins le désengagement (ce qui revient à modifier le comportement d’une personne) »
Tout le développement qui précède montre à souhait que si, effectivement, la prison est un terreau fertile pour la radicalisation, aucune mesure d’ordre socioéconomique ou socioculturel n’est envisagée sérieusement pour ouvrir des voies alternatives. La prison est un lieu de réclusion, de peine, de repli, de désocialisation qui encourage la rage et le rejet des normes sociales sans donner aucun outil aux personnes incarcérées pour qu’elles expriment leur colère et leur rejet acquis du système dans un cadre démocratique. Pourtant, il existe, dans la loi pénitentiaire, tous les éléments nécessaires pour permettre des modalités de socialisation alternatives aux radicalismes religieux ou autres.

La prison n’est qu’un révélateur

Les modalités proposées par le ministère selon le binôme bien connu contrôle / coercition n’a aucune chance d’aboutir. D’une part, parce qu’il ne sera pas difficile d’y échapper, d’autre part, parce que le problème ne se pose pas en prison mais dans l’ensemble de la société. La prison n’est qu’un révélateur, au plus un catalyseur pour certains, du radicalisme qui est en réalité la conséquence d’une marche de notre société d’exclusion et d’inégalité. Ici encore, nous voyons à quel point la prison reste un outil de gestion de la pauvreté et de l’exclusion. Et s’il n’est pas dans l’agenda politique du gouvernement d’en finir avec ces réels facteurs de risques, à tout le moins la politique pénitentiaire pourrait essayer, modestement et à son niveau, de proposer des façons alternatives de concevoir l’insertion citoyenne. Car c’est par l’exercice de la citoyenneté, par l’expression citoyenne, l’inclusion dans le débat public et l’expérience de la lutte pour leurs droits que les détenus ont une chance de renouer avec les fonctionnements démocratiques, fussent-ils contestataires. Restaurer leur droit d’association, de pétition, d’interpellation publique, de syndicalisation permettrait peut-être d’ouvrir la voie à une socialisation alternative au radicalisme religieux, là où le contrôle et la contrainte ont déjà tant de fois prouvé toute leur incapacité.

 

(1) Claire de Galembert, « L’incarcération ne fait pas à elle seule le terroriste », L’Humanité, 29 janvier 2015 (dossier : « Comment combattre les processus de radicalisation en prison ? »). Claire de Galembert est sociologue au CNRS

(2) Sylvia-Descas, « Libérer la parole des détenus et des personnels », L’Humanité, 29 janvier 2015 (dossier : « Comment combattre les processus de radicalisation en prison ? »). Sylvia-Descas est secrétaire nationale Collectif CGT insertion probation.

(3) Rapport de l’Inspection des services pénitentiaires du 27 janvier 2015 qui dresse un bilan sévère de l’expérimentation menée au centre pénitentiaire de Fresnes et sans que cela ne freine son extension à quatre autres prisons.



About

Prison activist and editor. Currently preparing a book on the introduction of maximum security prisons in Belgium and Europe, including the practice of solitary confinement. In 2008, Luk started the Belgian Prisoners' Family & Friends Association. (http://familiesfriendsassociation.blogspot.be/ In 2009, with Farida Aarrass he launched the Campaign Free Ali Aarrass (www.freeali.eu ). In 2012 he organised the Committee of the Families of European detainees in Morocco (http://prisonnierseuropeensaumaroc.blogspot.be/). Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011). Contributions : « Etats généraux sur les conditions carcérales en Europe : La condition pénitentiaire, regards belges, français et européens"» (2010, éditions MGER) ; « The violence of incarceration: a response from mainland Europe »(2010, Race & Class) ; « Gevangenissen: spiegel van onze samenleving » (2013, MO Mondiaal Nieuws) Publishing house : www.antidote.be


'La lutte contre la radicalisation en prison : un pas de plus vers l’éradication des inutiles au monde ? Par Juliette BEGHIN et Cedric TOLLEY, Bruxelles Laïque Echos' have no comments

Be the first to comment this post!

Would you like to share your thoughts?

Your email address will not be published.

Images are for demo purposes only and are properties of their respective owners. Old Paper by ThunderThemes.net Admin by Numic