ADX Solitary Watch supermax exercise

Le jugement de Julian Assange dévoile la monstruosité du système carcéral supermax

freeassange guantanamo(Photo Monique Dits Bruxelles 11 janvier 2021 Close Guantanamo Free Julian Assange)

Extraits.

Le 4 janvier 2021, la juge Vanessa Baraitser a rejeté la demande américaine d’extradition de Julian Assange. C’est une victoire, certes. L’enfermement d’Assange pour le reste de sa vie aux États-Unis, pour avoir exposé les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité en Irak, en Afghanistan et à Guantanamo, a été bloqué. Du moins provisoirement…

 Le seul argument retenu par la juge pour ne pas extrader Assange est son état de dépression et la possibilité qu’Assange se suicide s’il est enfermé dans une prison supermax aux États-Unis. Elle a déclaré : «  Les protections à la prison de Belmarsh limitent le risque de suicide, mais les conditions d’isolement quasi total aux États-Unis n’empêcheront pas M. Assange de trouver un moyen de se suicider et pour cette raison je décide que l’extradition serait une mesure tyrannique pour cause du préjudice moral »…  

Mais, pour la juge, il y a pire : s’il était extradé, Assange serait en effet détenu dans une prison supermax, comme celle au Colorado, décrite par un ancien directeur comme une “version propre de l’enfer ” et un “destin pire que la mort”.  La juge a ajouté qu’en plus de son isolement, il y avait « un risque réel » qu’Assange soit soumis aux SAM, les mesures spéciales administratives. Disons tout de suite que la juge n’a pas de mérite particulier dans la décision de non-extradition : le U.K. 2003 Extradition Act interdit en effet une extradition si « la condition physique ou mentale de la personne est telle qu’il serait injuste ou tyrannique de l’extrader ». Si le problème de la santé mentale ne se posait pas, l’extradition aurait pu avoir lieu… 

Le jugement sur Assange est malgré lui l’aveu de la monstruosité du système carcéral qui se pratique aux États-Unis et qui se propage aussi bien en Europe que sur d’autres continents. Eliane Martinez, de Prison Insider, écrivait : « Le modèle supermax est en train de se généraliser au monde entier… Il est considéré comme un traitement inhumain par le Comité contre la torture de l’ONU » . Quel est ce modèle supermax ? Le système supermax aux États-Unis date des années 1980. Depuis, au moins une soixantaine de prisons supermax ont vu le jour, ainsi que des dizaines de sections d’isolement dans les prisons de haute ou moyenne sécurité. Ces sections d’isolement portent le nom de SHU, IMU, SMU, AU, CU (Security Housing Unit, Intensive Management Unit, Special Management Unit, Administrative segregation, Control unit)…

Même si la juge et l’accusation se sont mises d’accord pour limiter le nombre de témoins appelés à la barre par la défense, qu’ils ont raccourci la durée de leur témoignage et le temps accordé pour les plaidoiries, le tribunal a quand-même dû entendre le témoignage de première main de Maureen Baird. Cette dame a travaillé pour le Bureau fédéral des prisons pendant vingt-sept ans, jusqu’à sa retraite. Elle a été membre du personnel pénitentiaire à la Danbury Federal Correctional Institution (2009-2014), dans le Metropolitan Correctional Centre de New York (2014-2016) et dans l’unité d’isolement à la prison de Marion en Illinois et elle a détaillé les conditions cauchemardesques auxquelles Assange devrait faire face.

D’abord, déclarait-elle, Assange sera victime de ces mêmes pratiques de torture et d’extradition illégale de la CIA qu’il a dénoncées dans le passé. Assange serait traité « exactement de la même manière » qu’un terroriste, déclarait Maureen Baird. Qu’il soit détenu au Metropolitan Correctional Centre de New York, à ADX Colorado ou au Centre de détention d’Alexandria en Virginie, il serait soumis aux mêmes restrictions oppressives. « Quelqu’un en détention provisoire pour terrorisme ou pour tout autre type d’infraction à la sécurité nationale, sera soumis aux mêmes mesures ». Dans la pratique, a-t-elle conclu, cela veut dire que ces détenus se trouvent dans une zone d’isolement total.

À la MCC de New York où elle a travaillé, cette zone s’appelle « 10-Sud ». Elle a été conçue après le 11 septembre 2001, à l’origine pour les détenus qui se trouvaient à Guantanamo Bay. Par la suite, cette zone est devenue une unité pour les détenus soumis aux SAM (les mesures administratives spéciales) et pour les terroristes présumés. Les détenus y passent « 23 à 24 heures par jour » seuls dans leur cellule. Ils ne sont pas autorisés à communiquer avec d’autres détenus. La seule forme d’interaction humaine est lorsque les agents pénitentiaires ouvrent la fente d’observation pendant leurs rondes d’inspection de l’unité. Ou lorsque le personnel traverse l’unité pendant leurs rondes hebdomadaires obligatoires. Ou lorsque les repas sont livrés par la fente de repas sécurisée dans la porte. Le contact avec le monde extérieur aussi y est extrêmement limité. Ils ont droit à un appel téléphonique d’une demi-heure par mois ou à deux appels téléphoniques de quinze minutes par mois à un membre de leur famille, membre qui doit être approuvé par l’administration. Toutes les communications sont surveillées par un agent du FBI. Pour pouvoir téléphoner, il faut faire une demande deux semaines à l’avance afin que les autorités prennent des dispositions pour qu’un agent soit disponible. ADX Solitary Watch supermax exercise

M. Baird a décrit les « loisirs » des détenus de 10-Sud comme sadiques : «Ils ont l’occasion de sortir de leur propre cellule pour aller dans une autre cellule intérieure vide. Il n’y a aucun équipement d’exercice ou autre dans cette pièce. D’après mon expérience, les détenus refusent souvent cette possibilité parce que c’est en grande partie la même situation qu’à l’intérieur ». À l’argument de l’accusation que Assange aurait droit au « courrier libre », Baird a rétorqué : « Tout le courrier qui entre ou sort est examiné avant qu’il n’arrive au destinataire. Ça peut parfois prendre quelques mois, peut-être plus, pour recevoir ou faire sortir le moindre courrier”. Quant à l’accès à un centre médical, « il faut être quasi mourant » pour pouvoir y entrer. Toutes ces règles, a-t-elle encore affirmé, ne peuvent être modifiées ou assouplies de quelque façon que ce soit, ni par un directeur ni par qui que ce soit dans le Bureau des prisons. Il n’y a pas de zone grise. Enfin, M. Baird s’est dit d’accord avec l’avocat de la défense, Sickler, selon lequel « M. Assange pourrait passer le reste de sa vie dans une unité d’isolement [unité H], où lui serait refusé l’accès aux besoins humains fondamentaux. Cela comprendrait de n’avoir aucun contact physique avec famille ou amis. Les détenus qui s’y trouvent connaissent la dépression, l’anxiété, la paranoïa, des épisodes psychotiques et le risque de suicide y est élevé.»

Une avocate de la défense, Lindsay Lewis, qui était aussi l’avocate du Britannique Abu Hamza, extradé aux États-Unis en 2012 et enfermé à vie dans la prison supermax de Florence depuis 2015, a confirmé le témoignage de Baird. Selon elle, Assange serait soumis au même régime qu’Abu Hamza. Ce dernier ne reçoit pas les soins de santé nécessaires pour son diabète, pourtant promis lors de l’acceptation de son extradition, pour ses deux bras amputés et pour ses problèmes dentaires, causés par le fait qu’il a été forcé d’ouvrir des boites de conserve avec les dents…

Lire l’article sur lukvervaet.blogspot.com  et sur legrandsoir.info

 



About

Prison activist and editor. Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014), " De grote stap achterwaarts, teksten over straf en gevangenis" (Antidote & PTTL, 2016). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011).


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