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“Les tortures ne relèvent pas de l’exception en Espagne”, un article de Iker Armentia (12 novembre 2014)

(traduction de l’article par Aire libre et Cristina Pfeiler)

Parler des tortures de Guantánamo est simple. Parler des violations de Abu Ghraib aussi. Mais lorsque les tortures s’approchent de chez soi, l’indignation s’estompe et le silence commence à s’étendre dans les médias et dans l’opinion publique. En Espagne, la majorité des allégations de tortures policières le furent par des victimes ou par quelques activistes des droits humains et furent marqués d’être pro ETA.

Cependant, les faits démontrent que les tortures ne relèvent pas de l’exception en Espagne. Malgré les appels répétés des ONG des droits de l’Homme et d’organisations internationales comme celle des Nations Unies, les autorités ne prennent pas de mesures efficaces pour limiter les maltraitances policières. L’Espagne a été condamnée à de nombreuses occasions pour ne pas avoir enquêté sur les allégations de tortures, et le Haut Tribunal a réussi à écarter, très récemment, les déclarations auto accusatoires faites par des jeunes soupçonnés d’appartenir à l’organisation illégale Segi, alors que la présomption existe qu’elles furent obtenues par la force.

Le silence se rompt néanmoins, petit à petit. Notamment grâce à l’attention qui fut portée au cas de personnes des mouvements sociaux maltraitées par la police ou celle portée à la maltraitance commise au sein de centres de rétention pour étrangers et dans les CIEs.

Le déni ancestral qui sévit en Espagne face aux tortures policières a comme conséquence qu’il n’existe pas de données d’ordre scientifique ou médicales portant sur les conséquences des tortures, sur la crédibilité des dénonciations et sur le « modus operandi » des bourreaux.

Pour combler ce manque, l’ONG des droits de l’Homme Argituz dirigée par l’ex-président d’Amnesty Internal.Es. , Andrés Krakenberger en collaboration avec d’autres ONG sensibilisées ont décidé d’analyser les cas de tortures dénoncés par les citoyens basques en appliquant le Protocole d’Istanbul, une série de directives internationales appuyées par l’ONU et d’autres organismes, pour effectuer des recherches et documenter d’une façon efficace les tortures.

Sur les 45 cas étudiés entre 1982 et 2010, la majorité des détenu-e-s le furent à cause de leur appartenance à des organisations politiques ou sociales de la gauche « patriote » Abertzale. D’autres personnes appartiennent à d’autres mouvements et deux personnes furent accusées d’appartenir à l’ETA. Les policiers dénoncés appartiennent a la Garde Civile, la Police Nationale et l’Ertzaintza, police de la communauté autonome basque espagnole.

Après avoir contacté une trentaine de psychologues et de psychiatres d’associations distinctes un système dupliqué fut mis en place: des interviews et investigations ont été effectuées par un psychiatre local doublé d’un professionnel n’appartenant pas à la communauté basque. Les résultats furent analysés par le Centre International de Réhabilitation des Victimes de la Torture.

Le rapport qui a été présente ce mercredi au Parlement basque a été reconnu par différentes ONG et avalisé par le délégué à l’ONU pour la torture Juan Mendez et le délégué à la protection des Droits Humains et des Libertés Fondamentales et la lutte contre le terrorisme Ben Emmerson.

Que dit le rapport ? Les cas de tortures sont confirmés : «  la moitié des personnes méritent le niveau maximal de crédibilité, la troisième partie est considérée comme «  très consistante » et 15 % sont considérés comme « consistants ».

L’étude à démontré qu’il existe des éléments communs dans les techniques utilisées par les différents corps de police incriminés. La maltraitance physique est à l’ordre du jour à laquelle s’est substitué, graduellement, d’autres techniques qui ne laissent pas de marques comme l’usage d’un sac asphyxiant, les violations sexuelles, la nudité forcée, l’exercice physique jusqu’à l’exténuement, humiliations… et tout spécialement les techniques qui cherchent la déstabilisation psychologique du détenu comme la culpabilisation au sujet e la famille ou l’usage d’informations fausses.

Il y a de nombreux témoignages, étendus, mais ceux-ci sont quelques détails que le rapport contient.

1. Rythme sommeil – veille

Dans la majorité des cas, les détenu-e-s ne purent pas dormir parce que les policiers le leur interdisaient en leur criant dessus, les obligeant à rester debout ou dans des postures imposées et aussi a cause de l’anxiété provoquée par l’arrestation.

« A peine je m’endormais, la plupart du temps (les trois premiers jours) la lumière était allumée ou ils venaient ouvrir la petite fenêtre ou donnaient des coups dans la porte pour que je me mette debout . »

« Ils venaient et frappaient sur la porte (de la cellule) et disaient : «  fils de pute, tu ne peux pas dormir. »

2. Postures forcées ou exercices exténuants

Certains témoins racontent qu’ils avaient l’obligation de rester debout durant des heures dans la cellule ou d’adopter des positions absurdes. Les flexions étaient communément exigées jusqu’à l’épuisement, l’écroulement.

« Ils me firent faire des flexions, me donnèrent des coups sur la tête avec un caleçon, parfois ils abaissaient mon pantalon et mon caleçon pour m’humilier (…) Je me rappelle la sensation du sac, ne pas pouvoir respirer, faisant des flexions, je suis tombé deux fois sur le sol mais je n’ai pas perdu connaissance…c’était long, alors que le racontant cela peut paraître court. »

« Flexions, descendre et se redresser, descendre et se redresser, descendre et se redresser jusqu’à ce que je tombe et ils me levaient en me giflant et une autre fois…je suis tombé, ils me prirent et me jetèrent contre le mur. »

« Cette nuit dura une éternité. Je me disais « il faut que cela finisse ». Rester agenouiller ou à croupetons, et cette douleur. Je me disais «  mes muscles vont se déchirer » (…) Accroupi en maintenant l’équilibre, et quand je tombais ils ne me laissaient pas m’asseoir mais seulement m’agenouiller. Agenouillé aussi tes jambes crèvent et si je tombais ils me frappaient, si je n’y arrivais pas, ils frappaient. »

3. Le sac

Alors que certains témoins relatent que les coups portés au niveau de la trachée les laissaient sans pouvoir respirer, la méthode de torture la plus commune selon le rapport est l’usage d’un sac poubelle ou pour un autre usage avec lequel ils asphyxiaient les détenu-e-s.

« Ils me mirent un sac sur la capuche, ce qui est encore plus horrible parce qu’il se collait à ma bouche, le plastic du sac et la laine, je me noyais. Ils appuyaient sur ma bouche, l’attachait avec les mains, je perdais connaissance. Ils me disaient «  ce que tu vomis tu le manges » (…) je n’ai pas vomi (avec le sac) mais oui je ressentais des nausées. Il y eut un moment j’ai uriné. J’étais habillé. »

« Le truc du sac tu crois que c’est un truc de films, que dans la réalité cela n’arrive pas. Ils te mettaient le sac et le tendaient, donc tu prends de l’air et de l’air du sac qui se vide et le sac se colle à ta bouche (…) A un moment donné un d’eux fumait y me crachait la fumée à l’intérieur et tout cela (montrant sa gorge) brûlait. »

4. Le bain

La méthode du bain consiste à mettre la tête de la personne dans un récipient rempli d’eau. Dans la majorité des cas étudiés, cette méthode ne fut pas utilisée mais les témoins signalent qu’elle fut utilisée comme une menace via les cris d’autres victimes et par des bruits de robinet ouvert.

« regarde mon gars, nous remplissons la baignoire et tu verras que tu ne pourras pas déchirer le sac, parce qu’il n’y a pas de sac, «  merde ! Le robinet ne fonctionne pas bien y l’eau s’écoule lentement, ça dure trop longtemps, mais pendant qu’il se remplit je vais te mettre plus de sacs » (…) Ce n’est pas ce que tu penses, tu es convaincu qu’après le sac vient le bain, extrêmement convaincu

il n’y a plus aucun doute, c’est ce que je croyais à l’intérieur de moi. Et je me voyais avec la tête dans le bain. Je m’en foutais d’aller à la prison, à la rue ou n’importe où ailleurs, je voulais seulement qu’ils arrêtent de mettre des sacs dans ma figure. »

5. Simulacres d’exécution

Les témoins relatent qu’ils subirent des menaces de mort, et dans certains cas, d’exécutions simulées.

« Durant l’interrogatoire, un garde civil qui était derrière moi commença à faire du bruit avec un pistolet, me disait qu’il allait me tirer une balle dans la tête, qu’il allait me tuer. Il me demanda ce que j’en pensais, s’il y avait des balles ou non…il mit le pistolet à la hauteur de ma tête et tira à deux occasions. Les deux fois un clic se fit entendre. Cet interrogatoire fut très dur. »

6. Coups et douleur physique

Le rapport détaille que se sont des coups à fréquence constante, donnés d’une manière qui ne laisse pas de traces et qui peuvent durer pendant des heures en présence d’un ou plusieurs policiers se relayant. Des annuaires téléphoniques, des livres ou des journaux roulés. Dans certains cas les témoins indiquèrent qu’ils étaient enveloppés dans des couvertures ou des tapis de façon à ne pas laisser de marques.

« J’étais assis sur une chaise et lui se mit devant moi et un autre derrière, très jeune qui me flanquait la trouille. Il se mit derrière et donc c’était une question et un coup. Celui de devant me frappait au visage et l’autre derrière sur la tête. (…) A chaque instant, une question, un coup. Une question, un coup. Les questions me les posait celui qui était devant et il me frappait au visage et celui de derrière me frappait dans la tête. »

«  Je me rappelle aussi qu’ils m’enroulèrent dans un matelas, me jetèrent sur le sol, tombèrent au-dessus de moi et me mirent à nouveau le sac. Avec le matelas, au final, tu es immobilisé, l’eau rentre à l’intérieur du matelas mais tu sues, donc ça te donne des frissons de froid ou des crampes…c’est un mélange de chaleur, de froid, de ne pas pouvoir respirer…pratiquement c’est ce qu’ils te font pendant cinq jours. »

7. Les électrodes

Comme pour le bain, le rapport explique que c’est plus une mise en scène de la torture pour terroriser avec la menace d’appliquer des électrodes.

«  Tu entends BZZZZZ et la lumière s’éteint (…) et ça commença à être plus dur (…) Ils me transportèrent dans une salle supposée contenir les électrodes, me branchèrent les câbles sur les tétons et j’entendais les batteries, ils me mirent les câbles ici (…) et pour cela ils me mouillèrent (…) me mirent les câbles ici et je me mis à paniquer à cause des électrodes…je tremblais…ils me tenaient les pieds, eux, par derrière, et moi même si je le voulais je ne pouvais pas. »

8. Violence et abus sexuels

Les insultes, les moqueries et les menaces relevées dans le rapport sont constantes. Il y a aussi les attouchements et des affirmations d’obligation à adopter des postures humiliantes. Partiellement ou totalement nus. Sont cités des simulacres de viol en menaçant avec des bâtons et des lubrifiants. Trois cas dénoncent des viols.

«  toujours nue de la ceinture vers le haut (…) Tous les interrogatoires étaient fait, nue, de la ceinture vers le haut. (…) Que oui j’étais bonne, que non je n’étais pas bonne, je vais te mettre…Je vais t’enculer ici mais tu as tes règles et que tu es sale… mais que tu es grosse et que non personne ne te baise. Attouchements des seins…sale, cochonne. »

« J’étais nue avec le sac sur la tête, (…) me mirent à quatre pattes, m’appliquèrent de la vaseline ou je ne sais pas ce qu’ils me mettent dans le cul et commencent à me frapper le dos avec un balai. Je sais que c’est un balai parce qu’ils me le passaient côté manche puis l’autre côté (pour cela) je sache que c’est un balai. A quatre pattes ils m’obligent à bouger comme si je baisais «  pute, renarde.. » je ne sais pas quoi…ils approchent le manche du cul…rempli de vaseline, se promènent un temps, je perds le contrôle, crie, me sens très mal (….) je me sentais hors contrôle (…) que je ne pouvais pas, avec ça je ne pouvais pas (…) Après ils le répéteront plusieurs fois, ils le firent aussi avec la main, avec un gant, avec les doigts. »

9. La déclaration

Selon le rapport, les interrogatoires durent jusqu’à ce que la police décide que le moment de la déclaration est venu qui doit être mémorisée.

«  Ils savaient que j’étais acquise (…) Après nous préparions la déclaration policière et ils me donnaient les questions et les réponses, les répétant comme s’il fallait les apprendre. (…) Je me rappelle que lorsque nous la préparions j’entendais une musique dans ma tête et je la chantais, une musique que j’aimais. Je viens de me rappeler que je chantais une chanson de La Mala Rodríguez qui allait sortir son disque , ils me disaient « que fais-tu ? Tu chantes ? Et moi je chantais tout bas. »

« En partant, le dernier jour c’est comme s’ils voulaient devenir amis, c’est la sensation que j’ai eue. Je crois que c’est un truc psychologique de dire ils t’assomment pendant quatre jours et le cinquième jour…comme s’ils voulaient que tu quittes avec un goût délicieux dans la bouche. Comme pour dire «  nous ne sommes pas si mauvais ». Ils te disaient que tu les obliges à se conduire de cette façon. Ils disaient « dis-moi si tu penses que cela me plaît de faire ce que je fais ! » Et je leur disais que oui .ils nous astiquaient beaucoup et le dernier jour ils veulent que l’on se baigne, que l’on mange. Le dernier jour ils vinrent à six dans une pièce pour discuter…pour savoir comment j’allais…moi je crois que c’est un truc pour que je pense qu’au final ce ne sont pas des gens si mauvais…je n’ai pas compris…ils apparaissent comme préoccupés et tu dis….c’est très fort. Une chose étrange. »

10. Les examens médicaux légaux

Le protocole d’Istanbul établit que le/la détenu-e sera présenté-e à l’examen médico-légal par des fonctionnaires qui n’appartiennent ni à la police ni à l’armée et que l’examen devra être réalisé en privé avec le temps suffisant pour générer la confiance nécessaire pour le/la détenu-e. Il y a à ce sujet beaucoup de déficiences.

«  Avant de monter les policiers m’avaient averti que je devais rien dire mais que je dirais que le traitement avait été correct parce que sinon les conséquences seraient très mauvaises pour moi, que j’allais passer un sale quart d’heure. »

« Chaque fois qu’ils me montaient devant elle ils m’avertissaient que je ne devais rien dire (…) Il m’ questionné sur le traitement et je n’ai pas répondu. »

« Nous passons devant le légiste, j’etais ensanglanté et il me disait « es-tu bien ? Évidemment avec la porte ouverte et deux gardes civils me regardant. Donc j’ai haussé les épaules devant le légiste…Oui. »

«  Il te posait quatre questions routinières : si tu vas bien. Je leur disais ce qu’ils faisaient, Il avait le jargon ; connaissait parfaitement : le sac. Le pointait. Je ne sais pas ce que tu pointes….  « as-tu mal quelque part ? » il me demandait. « Veux-tu que je te prenne la tension ? » Je n’entendais pas. Je disais que j’avais élancements qui me faisaient mourir, des flexions, que je m’étais presque étouffé avec le sac…  « et tu veux me prendre la tension… ? Il était clair qu’il faisait partie de tout ceci et savait très bien ce qui se passait, je ne voulais pas l’aider parce que prendre ma tension n’allait pas démontrer ce que j’étais entrain de dire. »

« Il était dix heures du soir et à huit heures du matin nous allions à l’audience nationale. Tout était terminé. Ils me conduiront chez le légiste, fermons la porte et je lui dis : quand vas-tu faire le rapport sur ce que je t’ai dit ? Quand vont-ils le lire ? Il me dit qu’il ne le donnerait pas, qu’il était onze heures du soir mais que le jour suivant il le présenterait au juge. Alors je lui ai raconté la vérité. Et le médecin me dit alors de parler plus bas pendant que je lui racontais le traitement subi. »

« Avec moi le médecin légiste s’est bien comporté, j’y suis allé deux ou trois fois, il avait un visage remarquable, il était impressionné de l’état physique que nous avions. En plus, je lui disais toujours que j’allais bien, que je n’avais besoin de rien, mais il m’offrait des pastilles, je ne lui ai rien dit que ce qui se passait, par peur, les gardes civils écoutaient derrière la porte. »

«  Je suis passé chez le médecin légiste (…) Je lui ai dit que j’avais mal au cou. J’avais peur, je ne voulais pas lui dire ce qu’ils m’avaient fait, parce que les gardes civils étaient derrière et m’avaient menacé que si je disais quelque chose, en plus la porte n’était pas fermée, ils pouvaient m’entendre, j’ai donc dit que j’avais mal au cou, s’il pouvait regarder. »

SOURCES : http://www.eldiario.es/norte/almargen/realidad-oculta-torturas-Espana_6_323427694.html

deux articles cités : http://www.eldiario.es/norte/almargen/Espana-tortura_6_228237176.html

http://www.eldiario.es/norte/almargen/escandalo-torturas_6_272332765.html

 

 

 


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Prison activist and writer. Actually preparing a book on the introduction of maximum security prisons in Belgium and Europe, including the practice of solitary confinement. In 2008, Luk started the Belgian Prisoners' Family & Friends Association. (http://familiesfriendsassociation.blogspot.be/ In 2009, with Farida Aarrass he launched the Campaign Free Ali Aarrass (www.freeali.eu ). In 2012 he organised the Committee of the Families of European detainees in Morocco (http://prisonnierseuropeensaumaroc.blogspot.be/). Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011). Contributions : « Etats généraux sur les conditions carcérales en Europe : La condition pénitentiaire, regards belges, français et européens"» (2010, éditions MGER) ; « The violence of incarceration: a response from mainland Europe »(2010, Race & Class) ; « Gevangenissen: spiegel van onze samenleving » (2013, MO Mondiaal Nieuws)


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