Egypte Morsi in a cage in court

Mohamed Morsi, chronique d’une mise à mort préméditée

par Luk Vervaet, (photo : Mohamed Morsi waves from inside the defendants cage during a 2015 trial in Cairo. STR/AFP/Getty Images)

Mohamed Morsi est mort  le 17 juin 2019.

Il était le premier président égyptien élu démocratiquement, en 2012 avec 52% des voix, après la révolte populaire de 2011 qui avait mis fin à 30 ans de dictature de Hosni Moubarak. Après son élection, lors de son premier speech à la place Tahir devant des dizaines de milliers de supporters, il promettait de tout faire pour sortir Omar Abdel-Rahman, le Cheikh égyptien aveugle, de sa prison de haute sécurité américaine et de sa détention en isolement.

Egypte USA le cheikh aveugle

le Cheikh aveugle Omar Abdel-Rahman

Il n’y est pas parvenu : après plus de 20 ans en prison et en isolement total, Omar Abdel Rachman est mort dans le goulag américain en 2017, à l’âge de 78 ans. Selon les autorités américaines Omar Rachman était mort « de causes naturelles… Omar Abdel-Rahman souffrait de diabète depuis l’enfance et de problèmes artériels ». Quand Mohamed Morsi se mobilisait pour le Cheikh aveugle, il n’a certainement pas prévu qu’il allait lui-même perdre l’usage de son œil gauche en prison, et qu’il allait mourir lui-même à 67 ans, deux ans après le Cheikh, dans des conditions similaires.     

Mohamed Morsi a été tué par sa mise en isolement total et par la négligence médicale qui y a été liée. Pendant ces trois dernières années, des avocats, des médecins, des parlementaires ont averti les autorités égyptiennes et le monde. Ils ont répété à maintes reprises que Mohamed Morsi allait mourir.

Mais ses conditions de détention infernales ont été maintenues, jusqu’à ce qu’il en meure. Le régime de détention en isolement qu’a subi Morsi fait partie d’un schéma de torture légale pratiqué de plus en plus fréquemment dans le monde. Sous des formes différentes et variables, mais avec un même but : l’anéantissement psychologique et physique de la personne, en la poussant au suicide ou à la mort ‘naturelle’.        

Le coup d’Etat d’ Al-Sisi suivi d’une terreur sans précédent

La présidence de Morsi n’a duré qu’un an. Du 30 juin 2012 jusqu’à son renversement par un coup d’État par le général Al-Sisi, le 3 juillet 2013. Un coup d’Etat qui s’ajoute à la liste des 89 coups d’État en Afrique depuis 1953. Et qui, comme on le verra, ajoutera le nom de Mohamed Morsi à la liste des dizaines de dirigeants africains et des 22 présidents africains assassinés depuis 1963.

Le plus souvent sur ordre direct ou indirect des anciennes puissances coloniales européennes et des Etats-Unis.

Après le coup d’Etat, Morsi est immédiatement arrêté et incarcéré. Depuis il a comparu au moins 25 fois devant un tribunal, accusé de a) direction et appartenance aux Frères musulmans; b) divulgation des secrets d’État et communication illégale avec le Qatar, le Hamas, le Hezbollah et les gardiens de la révolution iranienne; c) évasion de la prison de Wadi el ‐ Natrun en janvier 2011; d) usage de la force et arrestations illégitimes d’individus  dans l’affaire Ittihadya Palace et insultes envers le pouvoir judiciaire.

Les peines prononcées allaient de 20 ans pour la dernière des accusations (avril 2015), à 25 ans pour son rôle de dirigeant et son appartenance au parti des Frères musulmans (juin 2016), à la peine de mort par pendaison pour son rôle dans l’évasion de la prison de Wadi Al‐Natroun (octobre 2016). La Cour de cassation avait annulé la peine de mort, mais par la suite elle aurait pu être réimposée dans les procédures judiciaires en cours. L’accusation d’espionnage pour le Qatar a été retirée. Si au début des audiences du procès Mohamed Morsi était encore visible dans une cage dans le tribunal, celle-ci avait été remplacée par une cage avec des parois en verre teinté, le rendant invisible à l’audience et à la presse, et rendant ceux-ci invisibles pour lui.  

Son arrestation a été suivie de l’incarcération de 60 000 autres prisonniers politiques, selon les chiffres de Human Rights Watch  et de la Egyptian Coordination for Rights and Freedoms (ECRF). Arrestations de masse, procès de masse (un procès peut être composé de 500 inculpés en une fois) et condamnations à mort en masse se suivent. Pour faire face à ce nombre de détenus, le général al-Sisi a même dû investir dans la création de 19 nouvelles prisons.

En 2015, l’ONG Reprieve, connue pour son travail pour les détenus à Guantanamo, tire la sonnette d’alarme : « la torture, les mauvais traitements et la mort en détention sont monnaie courante dans les postes de police et les prisons d’Égypte ». Depuis 2013, 762 des prisonniers politiques sont morts en prison, selon la Arab Organisation for Human Rights. Principalement à cause de «négligence médicale et de torture», selon le Human Rights Monitor. Sur ces conditions de détention dans ces prisons j’avais aussi publié un rapport d’Amnesty international  sur la torture par l’isolement carcéral publié sur ce site. 

Mohamed Morsi a vécu ces conditions de détention jusqu’à la mort.

Fin 2017, lors de la parution de son client devant le tribunal, l’avocat de Morsi s’adressait au juge en disant qu’il « craignait pour la vie de son client s’il continuait à être soumis au traitement inhumain qui était le sien depuis sa mise en détention ».

En décembre 2017, Toby Cadman, un spécialiste en droit international dans les domaines du droit pénal international et des droits de l’homme internationaux  et cofondateur de The Guernica Group, envoie un rapport sur la détention de Morsi à tous les organismes onusiens concernés. La section concernant l’état de santé de Morsi dressait le bilan médical de Mohamed Morsi :

« a)  diabète; b) hypertension artérielle; c) perte progressive de la vision de l’œil gauche due à l’absence de traitement régulier du diabète, notamment l’insuline et un régime alimentaire adapté au diabète; d) coma diabétique récurrent; e) douleurs osseuses et musculaires, y compris blessures au cou et à la colonne vertébrale du fait de l’obligation de dormir sur un sol en ciment; f) altération présumée des fonctions hépatique et rénale, malnutrition et absence d’évaluation de suivi de son état de santé; g) blessures résultant de la perte de conscience du pétitionnaire, y compris une blessure à la main qui a nécessité une piqûre urgente, mais il n’a pas été soigné; et h) caries dentaires et infections des gencives. »

 Par la suite, la famille de Mohamed Morsi, qui n’a pu lui rendre visite que deux fois en quatre ans et seulement pendant une demi-heure chaque fois, s’est adressée à un bureau d’avocats ITN Sollicitors pour mettre sur pied un comité d’examen sur les conditions de détention de leur proche. Une Detention Review Panel (DRP), une commission d’enquête indépendante de parlementaires britanniques et juristes internationaux renommés, a été formée. Pour cette initiative le fils de Morsi a été menacé d’arrestation suite à une plainte déposée contre lui pour « mensonge et insulte à l’Egypte ». La commission n’a reçu aucune réponse à ses demandes répétées de pouvoir visiter Morsi en prison, considérée, selon des propos tenus au parlement égyptien, demandes considérées comme « une grave et inacceptable ingérence » dans les affaires internes de l’Egypte.      

Le rapport final de la Detention Review Panel (DRP) a été rendu public en mars 2018. « Nos conclusions sont catégoriques », affirmait le député Crispin Blunt, président de la commission, en présentant ce rapport au parlement britannique : « le refus d’un traitement médical de base auquel il a droit, peut entraîner sa mort prématurée ». A cette occasion, le député Paul Williams présentait un rapport sur les preuves médicales concernant l’état de santé de Morsi : « Je trouve que Mohammed Morsi reçoit des soins médicaux insuffisants. Il s’agit en particulier d’une gestion inadéquate de son diabète (il existe des preuves d’hypoglycémie, (qui peut entrainer un coma diabétique ou la mort), et il n’y a aucune preuve d’un contrôle adéquat de son diabète) et une gestion inadéquate de sa maladie du foie (il y a des preuves qu’un régime pauvre en sel lui est refusé et il n’y a aucune preuve qu’il reçoit une surveillance adéquate de sa fonction hépatique). La conséquence de ces soins inadéquats est susceptible de se traduire par une détérioration rapide, susceptible d’entraîner une mort prématurée ».

Egypte Morsi diesA l’annonce de la mort de Mohamed Morsi, Crispin Blunt déclarait le lundi 17 juin 2019 : “Nous avons dit que sans assistance médicale urgente, les dommages à sa santé risquaient de devenir permanents et lui être fatals. Malheureusement, nous avons eu raison. »   

Les conditions de détention à prison de Tora

Début 2014, après un passage de quelques mois par différentes prisons, Mohamed Morsi a été définitivement incarcéré à la prison de Tora, une prison de sécurité maximale. Cette prison fut construite en 1993, et est connue sous le nom de « prison-scorpion ».  Sur cette prison Human Rights Watch a sorti un rapport choc en septembre 2016 sous le titre « Nous sommes dans des tombes ». Ce rapport commence avec une citation de Ibrahim Abd al-Ghaffar, major et ancien gardien à la prison, qui déclarait lors d’un entretien télévisé en 2012 : « La prison de Tora a été conçue pour que ceux qui y entrent n’en ressortent pas vivants. Elle a été conçue pour les prisonniers politiques. »

Depuis 2015 six détenus sont morts en détention à la prison de Tora par manque de traitement médical ou sans possibilité d’être libérés sous condition pour des raisons médicales. Des précédents qui confirmaient la crainte de la Commission que, si Morsi ne recevait pas les soins médicaux urgents dont il avait besoin, cette négligence entraînerait sa mort.

Malgré son état de santé décrit plus haut, Mohamed Morsi devait subir les conditions carcérales suivantes depuis 5 ans.

La prison-scorpion de Tora

La prison-scorpion de Tora

“Incommunicado”, coupé de tout contact humain aussi bien à l’intérieur de la prison que vers l’extérieur. Sans contact humain, mais aussi sans journaux, sans livres, sans stylo et papier, sans radio. Les cellules à Tora ne contenant pas de lits, Morsi, comme les autres détenus, dormait sur une plate-forme basse en béton. Deux couvertures étaient fournies par la prison ainsi que de boîtes en carton aplaties à utiliser comme cousin. Pendant tout ce temps, il a reçu deux visites de la famille de 25 minutes, avec interdiction pour la famille (comme pour toutes les familles des détenus à Tora) d’apporter de la nourriture, des médicaments ou des vêtements, même s’ils ne sont pas disponibles au sein de la prison. Devant les juges Mohamed Morsi a dénoncé qu’il ne recevait jamais des denrées cuites, que pendant toute la durée de son emprisonnement,  il n’a reçu que des aliments en conserve. Que la nourriture qu’il recevait était pourrie et impropre à la consommation. Qu’il se sentait menacé et que des agents de la prison sont allés jusqu’à empoisonner sa nourriture.

Que Mohamed Morsi repose en paix.

Que son martyr puisse inspirer notre combat contre l’isolement carcéral et contre l’impérialisme et le fascisme partout dans le monde.

Sur les travaux et le rapport intégral de la Detention Review Panel cliquez ICI.

 



About

Prison activist and editor. Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014), " De grote stap achterwaarts, teksten over straf en gevangenis" (Antidote & PTTL, 2016). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011).


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