aged people in prison

Une étude américaine montre que l’enfermement en isolement met la santé physique et mentale des personnes au-dessus de 50 ans gravement en danger.

Photo : https://www.themarshallproject.org/2015/05/06/older-prisoners-higher-costs#.NNTmUDWqA

Aiming-to-Reduce-Time-In-Cell-Correctional-p1-normal

par Luk Vervaet

Une récente étude américaine[1] tire la sonnette d’alarme sur les effets de l’enfermement en isolement prolongé pour la catégorie de détenus de plus de 50 ans. Dans son article “Aging Alone: Uncovering the Risk of Solitary Confinement for People Over 45”, publié dans Prison Policy Initiative[2] et Solitary Watch[3], Lucius Couloute commente quelques éléments importants de cette étude. Il s’agit d’une étude de la situation carcérale aux Etats-Unis, où l’incarcération de masse et l’utilisation de l’isolement au sein des prisons sont poussés à l’extrême. Mais, ces formes d’incarcération extrême s’introduisent un peu partout dans le monde. Comme au Maroc, où le nombre de détenus a atteint le record absolu de 80.000 détenus et où la mise en isolement systématique fait dorénavant partie de la ‘nouvelle culture carcérale’. Ainsi, le Belgo-Marocain Ali Aarrass, qui a 55 ans, est en isolement total depuis 9 mois à la prison de Tiflet II.

Les détenus âgés : une catégorie vulnérable

L’article nous apprend que les détenus âgés, tout comme les détenus les plus jeunes et les détenus souffrant d’une maladie mentale, doivent être considérés comme étant parmi les plus vulnérables au sein de la population carcérale.  En particulier quand il s’agit de l’enfermement solitaire prolongé, qui veut dire : se retrouver seul en cellule pendant plus de 22 heures sans contact humain, ou avec un contact absolument minimal, pour une période qui dépasse les 15 jours. On estime qu’aux Etats-Unis chaque année « entre 6.400 hommes et femmes âgés de 50 ans sont soumis à cette forme d’isolement en prison ». Lucius Couloute parle même de « 44.000 individus de 45 ans et plus » qui se trouvent chaque année en confinement solitaire. Or, dit-il, « priver ces détenus âgés d’accès à la lumière naturelle, à l’exercice physique et à l’interaction humaine avec d’autres personnes est à la fois irresponsable au niveau humain qu’au niveau du coût financier des soins de santé, qui seront nécessaires pour y remédier ».

L’enferment solitaire aggrave les maladies chroniques des personnes plus âgées

Selon l’étude américaine, l’enfermement en isolement peut provoquer « toutes sortes de troubles psychologiques irréversibles tels que : l’anxiété, des hallucinations, le rejet de la société, une tendance à l’agressivité, la paranoïa, des dépressions profondes et même des comportements suicidaires ». Il ne s’agit pas seulement de problèmes psychiques : « A long terme, le confinement solitaire met la santé physique et mentale des personnes plus âgées en danger, parce que ces personnes souffrent souvent de plus de problèmes de santé chroniques, comme les maladies de cœur, la maladie d’Alzheimer, le diabète ou des problèmes broncho-respiratoires… 73% des prisonniers au-dessus de 50 ans souffrent d’au moins une de ces maladies chroniques. Pour eux, l’enfermement solitaire est particulièrement dangereux… ».

Manque de vitamine D, de stimulation sensorielle, d’espace…

« Selon le Dr. Brie Williams de l’Université de Californie, le confinement solitaire de personnes plus âgées risque de développer ou d’aggraver les maladies chroniques : – le manque de lumière naturelle et de soleil peut causer de sérieuses déficiences en vitamine D et augmenter le risque de fractures osseuses ; – le manque de stimulation sensorielle dû au confinement prolongé dans une chambre vide peut détériorer la santé mentale et conduire aux pertes de mémoire ; – les limites extrêmes imposées à la mobilité corporelle par le manque d’espace ne peuvent que détériorer le corps privé d’exercice. »

Des conséquences au sein des prisons et pour la société dans son ensemble

Aux Etats-Unis, « environ 2.000 personnes de 55 ans et plus meurent dans les prisons d’Etat chaque année. A leur libération les personnes ayant subi des peines de prison plus ou moins longues, ont, en comparaison avec le reste de la population, de plus grands risques de décès dus aux maladies cardiovasculaires ou aux suicides. Le moins qu’on puisse dire est qu’incarcérer un groupe d’âge, qui est le moins susceptible de récidive, mais qui va encore alourdir ces dernières statistiques, est contre-productif. En dernière analyse, il est crucial de se poser la question sur comment la pratique de l’isolement en solitaire contribue à augmenter la mortalité et les déficiences graves de santé soit en prison, soit au cours de la réintégration à la vie normale.

Pour les plus de 95% des personnes incarcérées qui vont retourner un jour dans leurs communautés, l’incarcération en isolement garantit leur retour à la vie normale en tant qu’individus avec une santé précaire. Outre le coût de l’emprisonnement, ceci affecte globalement la société et les ressources locales… Du point de vue de la santé publique, soumettre des centaines d’individus âgés à de longues périodes d’immobilité et d’isolement est un choix qui déséquilibre notre infrastructure de protection publique médicale de manière dangereuse ». L’auteur conclut son article en disant : « Les prisonniers ne sont pas des rats de laboratoires (bien que traiter des animaux de cette façon est aussi largement considéré comme immoral). Ce sont des êtres humains qui retourneront en société. Abandonner la pratique de l’incarcération en isolement est un pas décisif pour arrêter les frais au niveau humain et au niveau de la santé publique causés par l’emprisoFree Ali Aarrass enfermé en isolementnnement de masse ».

Le cas d’Ali Aarrass, 55 ans, souffrant de maladies chroniques, en isolement total au Maroc depuis 9 mois.

A la lecture de cet article, nous pouvons dire que la mise en isolement total d’Ali Aarrass depuis 9 mois est non seulement une mesure politique, arbitraire et punitive extrême. Elle est aussi criminelle vu l’âge d’Ali et vu les maladies chroniques dont il souffre depuis son incarcération en Espagne et au Maroc. « Ils sont en train de le tuer à petit feu ». Ce sont les mots de la maman d’Ali Aarrass quand elle est sortie, en pleurs et en état de choc, de la visite à son fils à la prison de Tiflet 2 le 3 avril dernier. Les témoignages de Farida, sa sœur  , de Houria, sa femme  ou des avocats qui ont vu Ali Aarrass …, tous le confirment. Tous sont sortis bouleversés de la rencontre avec un homme affaibli, amaigri, pâle, avec de plus en plus de difficulté à parler. Ce qu’ils ont vu de leurs propres yeux, sont les effets de l’isolement solitaire à l’extrême auquel Ali Aarrass est soumis. Dans leur dossier du 17 mars 2017, adressé au Comité contre la Torture de l’ONU, les avocats d’Ali Aarrass décrivent l’état de santé actuelle d’Ali Aarrass comme suit : « La sévérité, parfaitement injustifiée, des conditions actuelles de détention d’Ali Aarrass est une forme de torture. Il est extrêmement fragile. Physiquement, il a perdu 18 kg depuis son arrivée à la prison de Tiflet II. Mentalement, l’inactivité, la solitude et l’hostilité des autorités sont devenues insupportables. Il souffre des symptômes suivants : maux de tête, profonde fatigue, insomnie, problème de vue, perte d’audition, perte de poids importante, perte d’équilibre, vomissements, perte de connaissance, faiblesse générale, anxiété, stress, dépression, perte d’attention, perte de concentration, perte de mémoire/confusion, hypersensibilité. »

 

La santé fragile d’Ali rend son enfermement en isolement injustifiable

Il est clair que l’âge d’Ali ainsi que les maladies chroniques dont il souffre jouent un rôle important dans son état de santé actuel. Voici une partie de la liste des problèmes de santé d’Ali depuis son arrivée à la prison de Salée II en 2011 et qui n’ont pas été pris en charge, signalée par les avocats d’Ali Aarrass au Comité contre la Torture : « o Dès son arrivée à la prison, Ali Aarrass n’a pas été pris en charge médicalement malgré son état de santé lamentable (après sa torture), tant physique que psychologique   : perte d’audition, douleurs multiples, brûlures, trouble du sommeil, PTSD • o Défaut de traitement de l’asthme… » Puis, de 2012 à 2016 : « o Non traitement d’herpès chronique sur le siège et les cuisses  o Défaut de traitements de douleurs terribles dans le bas du ventre et le dos ;  o Pertes de connaissance non investiguée , o Vertige et perte d’équilibre non traités ; o Maux de tête ; o Gonflement des pieds ; o Kystes au visage prenant des proportions inquiétantes ; o Problèmes à l’estomac ; o Abcès au front… ; o gros kyste au-dessus de sa bouche, dentition qui se dégrade, jambes qui fourmillent, douleur au dos et à la nuque , o Prise de sang sans respect des règles d’ hygiènes minimales ; o Arrêt d’un traitement médical préconisé par un spécialiste sans consultation de ce dernier ».

Il ne faut pas être spécialiste ou médecin pour comprendre qu’une mise en isolement d’Ali Aarrass, seul dans une cellule pendant 23 heures sur 24 des mois durant, est médicalement irresponsable et peut créer des dégâts irréversibles.

Le Comité contre le Torture de l’Onu et la réaction du Maroc

Le Comité contre la torture de l’ONU a bien saisi que les conditions de détention étaient en train de détruire Ali Aarrass physiquement et psychologiquement. Il a demandé au Maroc, le 27 mars 2017 « d’alléger le régime pénitentiaire d’Ali Aarrass, de garantir ses droits de sorte à éviter tout dommage irréversible à l’intéressé. » Ceci est une victoire importante contre les autorités marocaines, qui jusqu’au 27 mars déclaraient qu’il n’y avait aucun problème avec Ali Aarrass. Tout en refusant toute visite à Ali de la part de médecins ou spécialistes indépendants et extérieurs, de la part du Consul de la Belgique ou des parlementaires. Cette absence totale de contrôle permet aux autorités pénitentiaires de dire tout et son contraire en quelques mois de temps.

Ainsi, dans une communication parue dans la presse le 29 octobre 2016, les autorités marocaines ont d’abord nié qu’Ali Aarrass était placé en isolement (lire ici ).

Puis, début février, elles ont déclaré à Amnesty international que le fait qu’Ali Aarrass se retrouve seul était dû au fait que la prison était nouvelle et qu’elle n’était encore que peu peuplée.

Puis, le 17 février 2017, le Ministre marocain de la justice répond dans une lettre aux courriers des avocats envoyés en octobre 2016 qu’Ali Aarrass  « n’est pas placé à l’isolement en vertu de l’article 32 de la loi no 23/98 mais bénéficie d’une chambre individuelle (sic), de récréation journalière et d’une douche conformément à la législation ; que Monsieur Aarrass reçoit toute sa correspondance ;  qu’il a pu téléphoner 10 fois depuis la prison de Tiflet II ; qu’il est bien nourri par la société spécialisée dans la préparation des repas ».

Puis, le 7 avril 2017, après l’intervention du Comité contre la Torture, dans une nouvelle communication à la presse de la part des autorités pénitentiaires, une partie de la vérité sort enfin (lire ici ). Là, elles avouent qu’Ali Aarrass se trouve effectivement en isolement total depuis son transfert de la prison de Salé II à Tiflet II en octobre 2016. Qu’il se trouve dans la catégorie A des détenus (c’est-à-dire la catégorie des détenus dangereux, meurtriers, terroristes etc..). Que ce système de catégories est variable et qu’il peut descendre au niveau B, dépendant de son comportement.

Neuf mois après sa mise en isolement ce régime n’a pas changé sur le fond, malgré quelques petits changements : Ali se trouve toujours seul en cellule pendant 23 heures sur 24.

Comment le Maroc est-il arrivé à introduire ce genre de pratiques d’isolement ? D’où vient ce système variable de classification des détenus en catégories A, B et C ?

Cela a tout à voir avec l’américanisation des prisons au Maroc, en cours depuis quelques années, et que j’aborderai dans un prochain article.

(Merci à Jacqueline T. et à Marie-Jo Fressard).

 

[1] Aiming to Reduce Time-In-Cell: Reports from Correctional Systems on the Numbers of Prisoners in Restricted Housing and on the Potential of Policy Changes to Bring About Reforms ,

By the Association of State Correctional Administrators, The Arthur Liman Public Interest Program, Yale Law School, November 2016

[2]https://www.prisonpolicy.org/

[3]http://solitarywatch.com/2017/06/12/aging-alone-uncovering-the-risk-of-solitary-confinement-for-people-over-45/


Tagged: ,


About

Prison activist and editor. Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014), " De grote stap achterwaarts, teksten over straf en gevangenis" (Antidote & PTTL, 2016). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011).


'Une étude américaine montre que l’enfermement en isolement met la santé physique et mentale des personnes au-dessus de 50 ans gravement en danger.' have no comments

Be the first to comment this post!

Would you like to share your thoughts?

Your email address will not be published.

Images are for demo purposes only and are properties of their respective owners. Old Paper by ThunderThemes.net Admin by Numic