la fin de la guerre en Afghanistan juillet 2021 Los Angeles Times

Fin de la guerre contre l’Afghanistan : fin de la justice de guerre contre Nizar Trabelsi et Malika El Aroud ? par Luk Vervaet

la fin de la guerre en Afghanistan juillet 2021 Los Angeles Times(photo Los Angeles Times)

Le 11 septembre 2021, vingt ans après les attentats de New York et le début de la guerre contre l’Afghanistan, les dernières troupes américaines quitteront l’Afghanistan. Du moins c’était le plan. Biden a décidé d’avancer le retrait de dix jours. Car il y a urgence : le scénario d’une débâcle totale, comme celle de la guerre du Vietnam, est possible. Ce qui reste des forces d’occupation américaines risque d’être balayé par les Talibans, ceux contre qui tout a commencé et qui, jusqu’à récemment, étaient déclarés morts et enterrés.

Les moins de vingt ans ne le savent peut-être pas mais les troupes belges ont été impliquées du premier au dernier jour de cette guerre criminelle. Il est peu probable que nous entendions des excuses à ce sujet en Belgique, et encore moins qu’il y ait des poursuites contre ceux qui nous ont embarqués dans une guerre qui n’aurait jamais dû avoir lieu.

La  « Global war on terror », déclenchée en Afghanistan, suivie de la seconde guerre contre l’Irak et d’autres pays, a fait des ravages. Tant en termes de vies humaines, de coûts financiers qu’en termes de droits démocratiques dans le monde.

Les victimes de la guerre mondiale contre le terrorisme

Sous prétexte de répondre aux attentats de 2001, les États-Unis et leurs alliés ont déclenché la guerre mondiale contre le terrorisme. À l’occasion du vingtième anniversaire du 11 septembre, les noms des 3 000 victimes à New York seront lus. Mais pas les noms de toutes les victimes innocentes qui sont tombées dans cette guerre. Cette liste est trop longue. Cette liste ne pourrait être qu’incomplète, car le nom et la vie d’une victime là-bas ne comptent pas autant qu’une victime ici.

Au moins 800 000 personnes sont mortes des suites directes de la guerre contre le terrorisme qui balaie le monde depuis vingt ans. Selon Iraq Body Count, entre 2003 et 2021, il y a eu entre 185 497 et 208 547 morts parmi les civils[1]. Cela n’inclut pas « le nombre de personnes blessées ou rendues malades à la suite de la guerre, ni le nombre de civils tués indirectement à la suite de la destruction d’hôpitaux et d’infrastructures et de la pollution de l’environnement »[2]. Pas non plus les centaines de milliers d’enfants devenus orphelins à cause de la guerre. Ni les 37 millions de personnes qui ont été forcées de fuir la guerre, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Afghanistan, de l’Irak, du Pakistan, du Yémen, de la Somalie, de la Libye, de la Syrie… À l’exception de la seconde guerre mondiale, le plus grand déplacement de masse de personnes depuis l’année 1900. Et tout cela sans parler des victimes de la première guerre d’Irak de 1991.

Une guerre au lieu d’une action policière

Les attentats sanglants de New York n’étaient pas des actes qui pouvaient être qualifiés d’actes de guerre[3]. Ne serait-ce que parce qu’un seul des deux camps est un État, et que la guerre se déroule normalement entre États. Pourtant, ils ont été traités comme s’il s’agissait d’une guerre et non d’un crime. Donc pas de recours à la police ou aux moyens légaux, comme cela s’est produit dans le passé avec des formes de terrorisme dans d’autres pays[4], mais bien le déploiement d’une armée occidentale meurtrière contre l’Afghanistan, qui selon l’OTAN elle-même a été « l’une des plus grandes coalitions de l’histoire » avec la participation de « 130 000 soldats de 50 pays de l’OTAN et d’autres pays amis »[5]. Vingt ans plus tard, il n’y a qu’un bilan : la coalition monstre menée par les États-Unis a subi une défaite totale en Afghanistan. Les talibans sont de retour. Les feux du terrorisme qu’ils voulaient soi-disant éteindre se sont propagés dans le monde entier. À son tour, la guerre contre l’Irak a créé l’État islamique.

Un revirement politique et culturel

La guerre contre le terrorisme a radicalement changé la culture politique et judiciaire des pays occidentaux. Le terrorisme est assimilé à la violence perpétrée par les musulmans. L’islamophobie et le racisme sont devenus monnaie courante. L’extrême droite a percé, tant sur la scène politique que par la violence.

Sur le plan de la justice et de la politique carcérale, nous avons fait un bond en arrière historique, une guantanamisation de la culture et des pratiques, par rapport à toutes les visions progressistes que nous avons connues dans les années 1960 et 1970.

Le modèle de Guantanamo, le camp de prisonniers américain à Cuba, établi dans les mois qui ont suivi le début de la guerre, pour les terroristes musulmans présumés d’Afghanistan, a eu un impact mondial. Guantanamo est devenu synonyme d’autorisation de torture et de détention illimitée. Mais aussi un modèle pour le bannissement et la purification des indésirables – terroristes, réfugiés illégaux… – de la société. Après tout, le camp a été installé par les Américains sur une île, en dehors du territoire national, en dehors des lois nationales et internationales. Quelque chose qui a donné à plusieurs pays des idées similaires. Guantanamo a montré qu’il n’y a plus de limites à la détention. Les détenus étaient transportés à travers les continents avec l’aide des pays européens et arabes, agissant comme une sorte de sous-traitants. La demande de construire des camps de détention pour les réfugiés indésirables à l’extérieur des frontières, d’installer des îles-prison, de construire des prisons occidentales dans d’anciennes colonies a décollé comme aucune autre. En Australie, les réfugiés sont empêchés de mettre les pieds sur le territoire national et sont confinés sur l’île de Manus et Nauru. Au Danemark est venue la proposition d’utiliser l’île de Lindholm pour détenir des réfugiés illégaux. Le ministre de l’Intérieur britannique veut bannir les demandeurs d’asile et/ou les passeurs dans les centres offshores où leur peine sera purgée. L’île de l’Ascension, ou Sainte-Hélène, ou les anciens ferries et plates-formes pétrolières abandonnées sont aussi des pistes explorées[6]. En France, on a entendu des appels à construire un Guantanamo pour les terroristes et sympathisants musulmans sur l’Ile de Ré[7]. De même en Autriche où le leader du FPÖ Heinz-Christian Strache a proposé en 2017 d’arrêter des islamistes connus et de les envoyer dans des îles isolées. La Grande-Bretagne aimerait construire une prison au Nigeria et en Jamaïque[8]. En Suisse et aussi en Belgique (proposition de Bart De Wever), le Maroc a été sollicité pour construire une prison suisse ou belge pour étrangers. Pour l’instant sans résultat.

La guerre contre le terrorisme a également empoisonné nos propres opinions. Ne parlons même pas de notre empathie qui, année après année, a fondu comme neige au soleil, laissant place à un durcissement général des mœurs. L’exigence de justice, d’égalité et de paix  a progressivement fait place à la soif de vengeance. Surtout quand il s’agit de personnes accusées de terrorisme. Qui proteste contre le fait qu’un détenu soit torturé, physiquement ou psychologiquement ? Qu’il soit puni deux fois pour le même délit ? Qu’il ou elle, en plus de sa peine, perde sa nationalité ou soit extradé/e même s’il n’y a aucune base légale pour cela ? Ce qui vaut pour les uns ne vaut plus pour ceux dont on veut se débarrasser ? Nous vivons un scénario fasciste vécu dans le passé, dont nous nous souvenons de la fin mais dont nous avons oublié les débuts. À savoir, la façon dont le nazisme a fait son chemin dans les années 1930, sous les applaudissements généralisés, avec son traitement des délinquants incorrigibles, des criminels aliénés, des « personnes au sang impur », des personnes « incapables de travailler », des schizophrènes, des épileptiques, des personnes atteintes de malformations sévères et des alcooliques sévères, c’est-à-dire la détention et finalement le meurtre de masse[9].

Nous devons vraiment nous demander si Trabelsi et El Aroud appartiennent à cette catégorie de personnes que nous préférons voir exterminées ?

Justice de guerre

Dans notre pays, la guerre contre l’Afghanistan a pris la forme d’une justice de guerre contre les prisonniers appartenant au camp de nos opposants.

Nizar Trabelsi et Malika El Aroud vivaient en Afghanistan avant le début de la guerre. Le 13 septembre 2001, quelques mois après son retour en Belgique, Nizar Trabelsi est arrêté pour son projet d’attaquer la base américaine de Kleine-Brogel dans le Limbourg. Trabelsi a avoué son plan et a été condamné à ce qui était alors la peine maximale : dix ans d’emprisonnement effectif. Il a purgé cette peine jusqu’au dernier jour dans différentes prisons belges. Cependant, il est resté en prison pendant deux ans de plus que la peine prévue. Car, selon la justice et la police belges, il devait attendre le verdict de son recours devant la Cour européenne des droits de l’homme contre son extradition vers les États-Unis.

À la recherche de toute personne soupçonnée d’être le complice de Ben Laden, les autorités américaines avaient demandé son extradition. Même s’ils n’avaient aucun élément nouveau pour la justifier, même s’il est illégal de poursuivre quelqu’un deux fois pour le même délit, la justice belge a accepté la demande d’extradition, le ministre De Clerck a signé l’ordonnance d’extradition et son successeur Annemie Turtelboom a fait mettre Trabelsi dans un avion vers une prison américaine en octobre 2013. Cette extradition était illégale. Pour la première fois de son histoire, la Belgique a bafoué un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme. Après tout, cette Cour avait demandé à plusieurs reprises à la Belgique de ne pas extrader Trabelsi tant qu’il n’y aurait pas eu de décision dans le recours que Trabelsi avait déposé. Et depuis huit ans, Trabelsi est en isolement dans une prison américaine  en attendant son procès. Vingt ans de prison seulement pour un plan !

Malika El Aroud quant à elle a été arrêtée par la police belge le 11 décembre 2008 et condamnée à la peine maximale de huit ans de prison. En raison d’activités terroristes, qui consistaient à inciter au Jihad contre les forces américaines en Afghanistan. Elle a également purgé sa peine jusqu’au dernier jour : elle a été libérée en décembre 2016. Mais là aussi, la peine n’a pas connu de fin. Cette fois, c’était le scénario inverse : personne n’a demandé l’extradition d’El Aroud, mais la Belgique lui a retiré sa nationalité belge et a voulu l’expulser vers le Maroc, le pays de sa seconde nationalité. Le Maroc a – à juste titre – refusé d’accepter Malika El Aroud, une ressortissante belge. Chose qui a rendu Sammy Mahdi fou furieux : « Si cela dépendait de moi, a-t-il déclaré, je la mettrais immédiatement dans un avion pour le Maroc ».

En exécution de la décision de lui retirer la nationalité belge, Malika, aujourd’hui sexagénaire,  a de nouveau été arrêtée le 11 octobre 2018, à peine deux ans après sa libération. Elle a été détenue pendant sept mois au Centre pour immigrés clandestins de Bruges en attendant son expulsion. Elle a ensuite été transférée dans un centre similaire, la Caricole à Zaventem, où elle est restée cinq mois. Elle a ensuite été transférée dans une maison en Flandre occidentale où elle a été assignée à résidence : interdiction de sortir de la commune, obligation de se présenter au commissariat tous les jours entre 9 et 10, couvre-feu nocturne. Elle a reçu des chèques-repas pour son entretien. Cette forme d’emprisonnement a duré jusqu’au 1er mars 2021, jour où un juge « l’a libérée », mais « lui a ordonné de quitter le territoire ». En fait, El Aroud est devenue apatride. Sans papiers d’identité belges, refusée au Maroc, et sans aucun revenu, Malika n’a nulle part où aller. Ma question à M. Mahdi : comment de telles personnes peuvent-elles survivre ? N’est-il pas temps d’enterrer la hache de guerre ?

Amnistie maintenant !

L’accord signé entre les Talibans et les gouvernements américain et afghan en février 2020 prévoit la libération de cinq mille combattants talibans captifs en échange de mille soldats du gouvernement afghan. À la fin de la guerre française contre le FLN algérien, les accords d’Evian (1962) prévoyaient la libération de six mille prisonniers du FLN et une amnistie totale. Les accords de Paris de 1973 entre la résistance vietnamienne et les Américains prévoyaient la libération de tous les prisonniers. Dans le cadre des accords du Vendredi saint de 1998 entre la Résistance irlandaise et le gouvernement britannique, un accord a été conclu pour la libération de 428 prisonniers, dont 143 condamnés à la réclusion à perpétuité.

Avec la fin de la guerre d’Afghanistan en vue, Biden va-t-il fermer le camp de Guantanamo ?

La Belgique exigera-t-elle des États-Unis l’abandon des poursuites contre Nizar Trabelsi  et son retour en Belgique et abandonnera-t-elle sa politique de double peine envers Malika El Aroud ?

 

 

 

[1] https://en.wikipedia.org/wiki/Casualties_of_the_Iraq_War

[2] https://watson.brown.edu/costsofwar/costs/human

[3] Jane Mayer, The Dark Side, The inside story of how the war on terror turned into a war on American ideals, Doubleday 2008, pg 52

[4]https://watson.brown.edu/costsofwar/files/cow/imce/papers/2011/Coping%20with%20911.pdf

[5] https://www.nato.int/cps/en/natohq/topics_8189.htm

[6]https://www.theguardian.com/uk-news/2021/jul/05/priti-patel-to-reveal-proposals-for-offshore-centres-for-asylum-seekers

[7]http://supermax.be/guantanamo-chez-nous-fenech-lr-prone-un-guantanamo-a-la-francaise-sur-lile-de-re-french-mp-calls-for-new-guantanamo-bay-for-terror-suspects/

[8]  https://corporatewatch.org/product/prison-island/

[9] Cité dans Le meurtre de George Floyd, la pandémie des violences policières et son traitement révolutionnaire, Luk Vervaet, Antidote, 2021



About

Prison activist and editor. Luk Vervaet is the author of « Le making-of d'Anders B. Breivik » (Egalité=Editions, 2012), « Nizar Trabelsi : Guantanamo chez nous ? (Editions Antidote, 2014), " De grote stap achterwaarts, teksten over straf en gevangenis" (Antidote & PTTL, 2016). He is co-author of « Kim et Ken, mes enfants disparus » (Editions Luc Pire, 2006), « Condamnés à la prison? Ecrits sur un monde caché » (Revue Contradictions, 2008) et « L'affaire Luk Vervaet : écrits sur un interdit professionnel » (Revue Contradictions, 2011).


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